Épidémies et maladies contagieuses à Nice du Moyen âge à nos jours

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La France est actuellement touchée par une pandémie ; le coronavirus « Covid-19 » a fait sa première victime à Nice le 13 mars 2020.

Avec ce dossier pédagogique à destination des enseignants, étudiants, lycéens et collégiens confinés, les Archives de Nice retracent huit siècles d’épidémies qui ont frappé la cité et ses environs depuis le XIVe siècle.

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Historique (1,96 Mo) | Chronologie (454Ko) | Lexique (553Ko) | Pistes pédagogiques (992 Ko) |

Contexte historique

I – Les grandes maladies

 

1.  La peste

La peste est une maladie des rongeurs, principalement véhiculée par le rat, et transmise à l’homme par piqûres de puces de rongeurs infectés. Cette maladie, qui sévit toujours en Afrique, Asie et Amérique, fait partie des maladies actuellement ré-émergentes dans le monde. Au cours du XXe siècle, l’utilisation de traitements antibiotiques et le renforcement des mesures de santé publique ont réduit très fortement la morbidité et la mortalité dues à cette maladie, mais n’ont pas permis de la faire disparaître. En France, les derniers cas survenus datent de 1945 en Corse.

Chez l’homme, la maladie revêt deux formes principales : bubonique (la plus fréquente, contractée par piqûre de puce) et pulmonaire (transmise par voie aérienne).

Après une incubation de quelques jours, la peste bubonique est caractérisée par un syndrome infectieux très sévère (forte fièvre, atteinte profonde de l’état général), accompagné d’une hypertrophie du ganglion lymphatique (bubon) drainant le territoire de piqûre de la puce. Dans un tiers des cas environ, le bubon suppure et le malade guérit après un temps de convalescence assez long. Sinon, la maladie évolue vers une septicémie, très rapidement mortelle.

Dans certains cas, le bacille atteint les poumons et la transmission interhumaine du bacille a ensuite lieu par l’intermédiaire des gouttelettes de salives émises par le malade lors de la toux. En l’absence d’un traitement précoce et approprié, cette peste pulmonaire est systématiquement mortelle en trois jours.

 

 

Jean Baleison, Décor peint de la chapelle Saint-Sébastien de Venanson : les fossoyeurs débarrassent les cadavres des morts de la peste (fin XVe siècle).

« Quant à l’épidémie de peste dont j’ai fait mention ci-dessus, elle fut si atroce, trois ans durant et sans interruption, qu’après avoir semé des massacres dans des provinces lointaines et réduit les villes les plus peuplées à l’état de cimetières et de déserts, elle se fit ressentir avec autant de férocité en Lombardie, dans le Génovésat, les Alpes maritimes et la Provence ».

Pierre Gioffredo

La Grande Peste

La Grande Peste de 1347-1348 est née de la rencontre entre un bacille venue des steppes d’Asie centrale et un espace densément peuplé aux échanges dynamiques. Dès que les navires génois partis des comptoirs de la mer Noire, suivant les routes de la Soie, accostent à Messine (Sicile), en septembre 1347, la pandémie explose, arrivant à Marseille en novembre. De la fin 1347 à 1352, entre le quart et la moitié des habitants de l’Europe, selon les régions, sont emportés en quelques mois.

La ville de Nice occupait au XIe siècle le replat supérieur de la butte du château. Sa forte croissance démographique s’était traduite, dès le milieu du XIIIe siècle, par l’installation de maisons sur la pente septentrionale (la moins raide) de la butte. Le paysage, occupé alors par des champs, s’était peu à peu urbanisé, tout en laissant des espaces libres pour les cultures. La partie la plus importante de la ville basse s’était lotie également, dans un triangle compris entre le flanc occidental de la colline, le Paillon à l’ouest et la mer au sud.

Cette période faste – la population passe de 7.000 habitants vers 1300 à 13.500 habitants vers 1340 – va être freinée par les vagues successives de peste : 1347-1348, 1359, 1373. L’ensemble de la population diminue alors de moitié. La ville retombe à 8.400 habitants en 1365, et entre 4.000 et 5.600 habitants en 1387.

A la fin du XIVe siècle, de nombreuses maisons sont inhabitées et tombent en ruines. En 1361, quelques habitations trop proches du rempart (le long du Paillon et de la ville haute) sont détruites. Ces épidémies se reproduiront aux XVIe et XVIIe siècles.

Au temps de Charles-Emmanuel

À chaque épidémie, les bouleversements économiques suscitent de nombreuses perturbations : la hausse des prix agricoles, l’interruption des échanges commerciaux, la surmortalité d’un grand nombre de contribuables entraînent un amenuisement des finances communales et un appauvrissement des anciennes élites, celle des négociants. Les richesses sont ensuite redistribuées et parfois concentrées à la suite d’héritages multiples. C’est notamment le cas à Nice sous le règne de Charles-Emmanuel Ier (1580-1630) et de son successeur Victor-Amédée Ier (1630-1637), confrontés aux pestes de 1580, 1620 – laquelle épargne Nice – et 1630-1631.

Portrait de Charles Emmanuel Ier, duc de Savoie de 1580 à 1630. Cliché Musei Reali, Torino (Beni Culturali)

Jacob, LAURUS. Plan de la ville de Nice, eau-forte, 1625
Archives Nice Côte d’Azur, 1 Fi 90/6

Le plan de Jacob Laurus est une représentation très voisine du plan dessiné vers 1610 par le peintre niçois Giovanni Ludovico Balduini et gravé à Rome par Giovanni Maggi (1566-1618) pour le brigasque Honoré Pastorelli, syndic de Nice. La légende en italien occupe toute la partie inférieure de la feuille. Ces vues montrent que la ville du début du XVIIe siècle occupe complètement les limites de son enceinte. Les souverains savoyards, dans un souci centralisateur, ont doté Nice d’institutions favorisant son essor commercial (institution du port franc en 1612, du Consulat Général de commerce et de mer en 1616) et son développement administratif (Insinuation créée en 1610, Sénat installé en 1614). Comme partout en Europe, les familles nobles viennent résider en ville et y bâtissent des résidences dignes de leur rang, une ville de pierre succédant à la bourgade de bois.

 

La Ville est alors confrontée à de nombreuses dépenses exceptionnelles, notamment auprès de fournisseurs de blé, bois, vin, etc. Elle contracte, pour y faire face, des emprunts auprès des riches seigneurs locaux, tels Philippe de Savoie, seigneur de Racconigi, ou Thomas Isnard, comte de Sanfré. Une fois l’épisode pesteux passé, en 1581, les syndics sont autorisés à lever diverses taxes : taxe de 2 % sur la valeur des propriétés des gens absents de la ville durant la peste, taxe de 5 % sur les héritages des disparus de la peste dont les bénéficiaires vivent à l’étranger, taxe de 2 % tous les héritages d’ascendants, de descendants ou de collatéraux à partir du troisième degré, etc.

Outre ses impacts économiques, la peste a des conséquences également sur le fonctionnement des instances communales de Nice. Ainsi, alors que la peste de 1580-1581 a donné des proportions catastrophiques à l’absentéisme des conseillers et qu’il n’est plus possible de réunir le Grand Conseil au complet, les administrateurs présents le 26 février 1581 décident de porter les affaires qui ne peuvent souffrir les conséquences d’un trop long délai d’examen, devant une assemblée restreinte, à l’origine du « Petit Conseil » de la Ville.

​Après ces épidémies meurtrières, Nice est heureusement épargnée par la peste de 1620. En revanche, dix ans plus tard, sous le règne de Victor-Amédée Ier, elle est très lourdement frappée par l’épisode pesteux de 1630-1631 qui fait de nombreuses victimes également à Tende et Sospel et interrompt le commerce durant près de deux ans. En revanche, elle n’est pas touchée ni par la peste de 1663 (Languedoc, Guyenne) dont les officiers de santé de Vintimille sont informés ni, surtout, par la grande peste de Marseille (1720).

2. La variole

La variole ou petite vérole était une maladie infectieuse d’origine virale, très contagieuse et épidémique, due à un poxvirus. Le mot variole vient du latin varus, i (qui signifie « pustule ») et de varius, a, um (qui signifie « moucheté »). En effet, la variole se caractérisait en quelque sorte par un « mouchetage de pustules ».

Le médecin persan Rhazes est le premier à distinguer cliniquement la rougeole et la variole vers 910. La variole a été responsable jusqu’au XVIIIe siècle de dizaines de milliers de morts par an rien qu’en Europe. Il fallut attendre le médecin anglais Edward Jenner (1749-1823) et sa découverte de la « vaccine » pour voir ce chiffre s’abaisser : la vaccination consista à inoculer à l’homme une autre maladie, la variole de la vache ou vaccine ou cowpox, créant ainsi une immunité croisée avec la petite vérole. La maladie a été totalement éradiquée en 1980, grâce à une campagne de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) combinant des campagnes de vaccination massive, dès 1958, avec une « stratégie de surveillance et d’endiguement », mise en œuvre à partir de 1967.

Accompagnant les conquêtes musulmanes en Afrique du nord et dans la péninsule ibérique, la maladie est présente au Moyen-âge chez les enfants, sous forme d’épidémies saisonnière au Moyen-Orient et en Asie centrale. Vers l’an Mil, la variole s’est établie par la guerre ou le commerce, à la fois sur le littoral méditerranéen, et dans les parties de l’Eurasie les plus densément peuplées (route de la Soie, Inde, Chine, Corée, Japon). Les régions indemnes d’Europe centrale et du nord seront plus ou moins touchées après les retours des Croisades. Au XVe siècle, la variole est signalée comme une maladie des enfants à Paris, en Espagne et en Italie.

Seuls certains territoires à l’écart des échanges commerciaux peuvent être épargnés. Ainsi, Fodéré, en 1821, dans son Voyage aux Alpes-Maritimes, notait qu’à Rimplas on n’avait « pas le souvenir de la petite vérole avant 1793, alors apportée par un Provençal », et qu’elle était apportée à Beuil « de quinze en quinze ans par des bergers de Provence ». Il concluait que « pour les peuplades isolées, la petite vérole est purement accidentelle, comme elle le fut la première fois chez les habitants du nouveau monde ».

Il n’existe guère d’années sans variole : de grandes épidémies se succèdent aux XVIIIe et XIXe siècles : en 1747 à Nice et Grasse, faisant 37 morts à Roure, en 1801-1802 dans la vallée de la Tinée, venant de Rimplas, en 1864 sur le littoral niçois et dans le secteur des Paillons, en 1887 à Sospel, en 1896 à Antibes et Cannes. Leur durée n’excède généralement pas l’année en cours ; l’épidémie qui touche la ville de Nice de 1898 à 1905, avec un maximum en 1901, a une durée exceptionnelle, se transmettant « de maison à maison », d’étage à étage.

L’organisation sanitaire mise en place à l’occasion des grandes épidémies de 1803-1804 et 1806 par le préfet Dubouchage, très actif pour le développement de la vaccination sous l’Empire, survit en partie sous la Restauration sarde avant d’être réactivée après l’Annexion, le docteur Faraut étant maintenu à son poste de conservateur de la vaccine pour l’arrondissement de Nice. Après 1860, 10 à 30 % des malades décèdent, plus rarement 50 %. En France, la déclaration ne devient obligatoire qu’en 1892, et la vaccination en 1902.

Outre le défaut de vaccination, c’est le manque d’hygiène qui paraît responsable aux yeux des autorités sanitaires : paillasses non renouvelées, linge contaminé non lavé, exiguïté et mauvaise aération des habitations, le confinement dû à l’hiver aggravant les choses. On remarque toujours que les premières populations touchées sont celles qui connaissent un « niveau de misère extrême » parmi les journaliers et ouvriers. L’isolement est imposé aux malades : leurs déplacements sont surveillés, l’accès aux lavoirs et véhicules publics interdit. Le mobilier est désinfecté à l’acide phénique, au chlore, les murs sont blanchis à la chaux.

À la fin du XIXe siècle, le docteur Spitalier tient pour responsables des épidémies saisonnières les journaliers piémontais, à Saint-Jeannet par exemple, en novembre 1879 :

« La variole débute comme toujours chez les sujets non vaccinés et piémontais qui envahissent comme tous les ans notre arrondissement à pareille saison : 150 Piémontais entassés dans des réduits étroits et délabrés, couchés sur la paille sans couverture, exposés aux froids les plus rigoureux, et c’est précisément dans une de ces maisons situées au centre du village, que la variole a fait son apparition… ».

On accuse aussi les soldats, les voyageurs, et même les résidents étrangers (Anglais et leurs domestiques) à Nice en 1901…

 

3. Le typhus

Les fièvres typhoïde et paratyphoïde sont des maladies infectieuses potentiellement mortelles en l’absence de traitement ; elles sont causées par des bactéries appartenant au genre Salmonella (bacille d’Erberth), dont le réservoir est strictement humain. La contamination résulte, le plus souvent de l’ingestion d’eau ou d’aliments ayant subi une contamination fécale d’origine humaine ou d’une transmission directe de personne-à-personne.
C’est après une incubation d’environ une à trois semaines après la contamination que survient le passage dans le sang et les symptômes cliniques. La fièvre typhoïde se traduit par une fièvre continue accompagnée de maux de tête, d’anorexie, d’abattement  (tuphos : torpeur en grec) et de douleurs abdominales avec diarrhée ou constipation.
Dans les formes bénignes, l’état reste stationnaire pendant une quinzaine de jours puis la convalescence dure plusieurs semaines. Dans les formes plus graves où des complications peuvent survenir au niveau de l’intestin, du cœur ou du système nerveux, la fièvre typhoïde peut être fatale en l’absence de traitement.

Une épidémie de typhus frappa Nice sous la Révolution : le général Jean-Étienne Championnet avait pris le commandement de l’armée française après la mort du général Barthélemy Catherine Joubert à la bataille de Novi au mois d’août 1799. Son objectif était de garder le contrôle de la forteresse piémontaise de Coni (Cuneo). En novembre, l’armée française de Championnet et l’armée impériale autrichienne dirigée par le général Michael von Melas se rencontrèrent à Genola (Piémont). Les Français furent défaits et contraints de battre en retraite à travers les Alpes, abandonnant Coni prise par les Autrichiens le 3 décembre 1799. Les troupes françaises, mal équipées et mal nourries, furent ravagées par une épidémie de typhus au cours de cet hiver de l’an VIII et Championnet ainsi que de nombreux soldats succombèrent, victimes de la maladie bien étudiée par le médecin savoyard François-Emmanuel Fodéré (1764-1835).

Nice a connu d’autres épidémies de typhus au cours du XIXe siècle, notamment en 1855-1856, en 1892 et en 1898. Ainsi, dans la même famille, paroisse Saint-Jean-Baptiste, décèdent successivement Raymond de Bauvine-Morel (1833-1855) puis sa belle-mère Virginie Michel née Séranon (1810-1856) et sa belle-sœur Nathalie Michel (1834-1856).
La maladie n’est jamais bien loin : elle reparaît à Utelle au cours de l’été 1997 !

Fodéré

Le médecin François-Emmanuel Fodéré (1764-1835), originaire de Saint-Jean-de-Maurienne (Savoie),  considéré comme « le père de la médecine légale, avait obtenu son doctorat de médecine à l’université de Turin. Engagé en 1792 dans l’armée des Alpes avec laquelle il participa au siège de Marseille et de Mantoue (1796-1797), il est notamment l’auteur de Leçons sur les épidémies et l’hygiène publique, publiées dans le contexte des épidémies de fièvres, notamment typhoïdes, de la Révolution. Il s’est également intéressé aux autres maladies contagieuses, comme la  variole. On lui doit également un remarquable Voyages aux Alpes-Maritimes [Histoire naturelle, agraire, civile et médicale, du comté de Nice et pays limitrophes, enrichi de notes de comparaison avec d’autres contrées] paru en 1821. La Ville de Nice lui a donné une rue, près du port.

François-Emmanuel Fodéré. Mémoires de médecine pratique, 1800. Bibliothèque nationale de France

4. Le choléra

Le choléra est une maladie diarrhéique épidémique, strictement humaine, due à des bactéries de l’espèce Vibrio cholerae. Initialement observé par Pacini en 1854, ce bacille est isolé en 1883 par Robert Koch en Inde.
Le choléra est resté confiné au sous-continent indien jusqu’en 1817. Cette date marque le début de la première pandémie cholérique qui a envahi l’Asie, le Moyen-Orient, et une partie de l’Afrique. D’autres pandémies se sont succédé, ayant toutes l’Asie comme point de départ, atteignant tous les continents et progressant de plus en plus rapidement avec l’amélioration des moyens de transport.
La maladie résulte de l’absorption par la bouche d’eau ou d’aliments contaminés. Une fois dans l’intestin, les vibrions sécrètent notamment la toxine cholérique, principale responsable de l’importante déshydratation qui caractérise l’infection : les pertes d’eau et d’électrolytes peuvent atteindre 15 litres par jour. L’homme joue à la fois le rôle de milieu de culture et de moyen de transport pour le vibrion cholérique. Les selles diarrhéiques libérées en grande quantité sont responsables de la propagation des bacilles dans l’environnement et de la transmission oro-fécale. De plus, la période d’incubation et le portage asymptomatique favorisent le transport des vibrions sur de plus ou moins longues distances.
Les principaux facteurs favorisant la transmission de l’infection sont le niveau socio-économique et les conditions de vies des populations. Les fortes concentrations de population associées à une hygiène défectueuse jouent un rôle important dans l’apparition et le développement d’une épidémie de choléra. Les soins, autrefois peu efficaces, inversent aujourd’hui le cours de la malade par une réhydratation massive et une chimiothérapie simple.

La vague de 1835

L’inquiétude règne depuis les années 1820 en Europe puisque, parti en 1817 des bouches marécageuses du Gange, le fléau avait atteint en 1831 Saint-Pétersbourg, Varsovie, Berlin, Londres et, en mars-avril 1832, Paris. Pour les terres de Piémont, Sardaigne, Nice et Savoie, l’administration sarde prend des mesures préventives dès le début des années 1830.

Dès le 11 octobre 1831, Charles-Albert promulgue un édit qui prévoit des peines sévères (dont la peine de mort) pour ceux qui violeraient les lois et les règlements sanitaires « tandis que nous nous occupons, rappelle l’édit, à préparer et à établir toutes les mesures capables de mettre nos États à l’abri de la funeste maladie qui ravage aujourd’hui plusieurs contrées de l’Europe… pour le cas où elle viendrait malheureusement à se manifester dans les provinces qui nous avoisinent, ou même en quelque point de notre royaume… ». En application des instructions de la Giunta Superiore di Sanità de 1831 et du Regio Brevetto du 10 avril 1832, des Commissioni di Sanità sont créées dans chaque ville et dans les communes les plus importantes des États de Piémont-Sardaigne.

Malgré ces précautions sanitaires, en juin 1835, les deux premiers cas de choléra apparaissent chez deux forçats du bagne de Nice. Puis la première victime « civile » du choléra est une Française, Madame Darbigny, qui avait passé l’hiver à Nice et qui meurt le 13 juillet au matin. Très vite, l’épidémie se répand au lieu-dit « delle Pignatiere » et au faubourg de la Croix-de-Marbre.

La lutte contre le choléra est alors organisée : on désinfecte les habitations, on groupe les malades. L’Intendant général de la division de Nice, Fernex, dans une Circolare ai signori Sindaci della Provincia en date du 14 août 1835 renforce ces instructions générales en invitant les syndics à constituer dans chaque localité une commission de secours. Sont notamment supprimées les fêtes publiques et toutes les réunions et rassemblements populaires.

Au Lazaret, l’épidémie dure du 23 juin au 4 août et on relève 110 cas sur 600 personnes et 62 décès (dont 48 forçats). A Nice, on dénombre – pour une durée plus longue, du 10 juillet au 15 septembre – 401 décès, mais le Magistrat de Santé remarque que par rapport à la mortalité des années précédentes, on ne compte que 230 décès supplémentaires. Ces chiffres rapportés à la population de Nice (26.000 habitants) sont peu élevés mais il faut tenir compte, pour tenter de mesurer les inquiétudes des habitants, et du climat psychologique et de la concentration de ces décès sur une faible durée.
La conséquence la plus lourde, pour la province, de l’apparition du choléra est pourtant moins d’ordre sanitaire que d’ordre économique : une des premières mesures, en effet, que prend l’Intendant Fernex est la fermeture de la frontière du Var et l’établissement tout au long de cette frontière d’un cordon sanitaire. Le Consul de France proteste contre cette politique de « rigueur malveillante, car, écrit-il, le danger ne vient pas du Var mais des nombreuses émigrations de Gênes à Nice ». La fermeture de la frontière interdit aussi le passage aux troupeaux qui, venant de Basse-Provence, estivent dans l’arrière-pays niçois.

On a parfois attribué au choléra la mort à Nice en 1840 du compositeur italien Nicolo Paganini, il semblerait plutôt mort des suites de la syphilis…

Richelmi

Plusieurs ouvrages pseudo-scientifiques paraissent alors sur cette maladie, dont celui du docteur Pierre Richelmi (1769-1841) publié à Nice, chez Cougnet, en 1832 : Essai sur le choléra morbus épidémique et contagieux.

Richelmi y décrit la maladie qui « débute ordinairement tout à coup, dans la matinée, un peu avant l’aurore ou un peu après et quelquefois à toute autre heure de la journée chez des personnes auparavant bien portantes ou chez des individus faibles et légèrement indisposés », mais de préférence les personnes « livrées à la débauche de la table et des boissons, ou bien celles qui se traînent dans la foule, ne vivent pas à repas réglés, se nourrissent d’aliments grossiers. On a eu l’exemple, à Varsovie, d’un officier qui a été atteint du choléra immédiatement après avoir pris neuf glaces successives… Ce mal se répand surtout parmi ceux qui habitent des maisons basses, humides, peu aérées, malpropres et peu spacieuses… Mais il n’a pas épargné le nabab de Carnatic… le prince royal de Perse ».

« Le patient a la peau de tout le corps et surtout celle des extrêmités bleuâtre, plombée, pourpre, couleur foncée de lie de vin ou livide tirant sur le noir… Un sentiment de plénitude à l’estomac… Le malade, contracté et plié, imite la forme d’un peloton et cela d’une force telle que l’action en sens contraire de cinq à six hommes ne suffit pas, s’il est robuste, pour le remettre dans sa distension naturelle. »

Pour soigner le mal, Richelmi prescrit la « quarantaine » pour éviter, dans l’entourage, « l’aria cattiva » et les « miasmes ».

 

Puis il recommande :

« les cardes, les artichauts, les carottes, les racines de chicorée mais il n’est pas prudent de faire usage des cerises… des pommes et des raisins, surtout si ces fruits sont crus, âpres et impurs… Il faut bannir de sa table les escargots… En sortant, il ne faudra pas s’affubler d’un grand manteau, d’une pelisse qui, promenés au dehors, accrochent et traînent par leur ampleur et leurs plis toute la contagion qu’ils rencontrent dans les rues… Si la mode voulait au moins une seule fois être d’accord avec la raison et l’utilité, un surtout pour les deux sexes varié en couleur, selon leurs divers goûts, arrivant du cou jusqu’à demi-jambe, boutonné en devant de taffetas gommé ou de toile cirée ; ou en soie, pour être endossé en sortant de la maison et déposé en y rentrant… »

À ces curieuses mesures de prévention, s’ajoutent les soins proprement dits :

« Il faut être couvert dans son lit jusqu’au point seulement de n’avoir ni chaud ni froid… prendre des remèdes au petit lait vineux chaud, (et des)… infusions chaudes de feuilles de sauge ».

Richelmi conseille aussi « la friction sèche », « la boîte fumigatoire », la construction de « berceaux composés de demi-cercles en bois, cloués et fixés en série par des baguettes de la longueur d’un homme ; le berceau sera fermé par une planche avec un trou en son centre pour le passage du cou, puis on introduira de la vapeur… » ; « on a aussi, avec succès, couvert de tous côtés le corps du malade de graines ou de débris de foin… ».

Une rue du quartier Riquier à Nice porte le nom du docteur Richelmi.

La vague de 1865

Le choléra visite à nouveau l’Europe en 1848-1849, 1853-1854, mais Nice n’est pas touchée.

Une nouvelle vague parvient à Marseille en 1865.

Fauvel. Le Choléra. – Carte indiquant la marche du Choléra en 1865, carte imprimée. Bibliothèque nationale de France

Plusieurs médecins niçois avertissent alors cependant sur la grande contagiosité de la maladie, ainsi le docteur Meyhoffer dans Le Choléra, son mode de propagation et les moyens de s’en préserver.

La science a sans conteste progressé en trente ans :

Le linge du malade, qu’on change, doit être immédiatement immergé dans une solution de chlorure de chaux, et lorsque ce dernier vient à mourir, on l’entourera d’un drap de lit trempé dans la même solution ; tout le linge du lit doit-être soumis au même traitement ou bien mieux encore brûlé.

(…) Les voies ordinaires de la propagation du choléra par les évacuations sont : le transport et la manipulation des vêtements et du linge sales, mais plus particulièrement, lorsqu’étant jetées dans les fosses d’aisance, puits perdus ou sur le fumier, elles y développent un principe infectant qui se répand dans l’air de la maison, ou du voisinage immédiat.

(…) Chaque propriétaire de maison doit être tenu d’en vider les fosses au début d’une épidémie, après les avoir bien désinfectées, de ne point laisser s’accumuler du fumier et des ordures dans les cours, écuries ou devant les habitations ; de faire écouler les eaux stagnantes ou croupissantes autour des maisons.

Statistique du choléra à Nice et l’Ariane en octobre-novembre 1867.
Archives Nice Côte d’Azur, 11 S 11

A Nice, en août-septembre 1866, le choléra fait une quarantaine de victimes, et plus de 120 en octobre-novembre 1867.

La vague de 1884

Désinfection des voyageurs descendant des trains du PLM en gare de Lyon à Paris, été 1884. Gravure sur bois de bout parue dans l’Illustration.

Alors que l’Exposition internationale qui s’est tenue de janvier à mai 1884 au Piol vient de fermer ses portes, des nouvelles alarmantes proviennent, au tout début de l’été, de Marseille : le choléra se répand dangereusement.

Le Petit Niçois du 30 juin 1884 recommande :

« Mesures de précaution contre le choléra. – Il faut éviter les excès de table, de boisson de nature. Ne pas boire trop froid, ne pas manger de fruits verts, de salades, quelle que soit votre constitution.
Dès que vous verrez apparaître les premiers symptômes de diarrhée, faites venir un médecin. En attendant, vous pouvez prendre 10 gouttes de laudanum dans un demi-verre d’eau sucrée.
Si le mal dégénère en choléra, il est essentiel que ceux qui soignent le malade isolent les déjections et les matières fécales. Il faut tuer les ferments organiques soit avec du phénol, du sulfate de fer, du sulfate de cuivre ou simplement du sublimé corrosif, qu’on peut se procurer partout. Les déjections ne pourront pas être, autant que possible, jetées dans les garde-robes, par mesure de prudence.
Le thé très chaud, coupé par moitié avec du rhum ou du cognac, est un préservatif très usité.
Il faut encore assainir les vêtements des gens atteints par le mal, les purifier, les soumettre à des fumigations.
Le mal réside encore dans l’air respirable ; l’aération est donc indispensable. »

Le médecin octogénaire T. Pons, « ex médecin de l’hôpital homéopathique de Nice », en profite pour publier un opuscule : Plus de choléra ! Méthode préventive et curative, confirmée par l’expérience, qu’on peut se procurer à la pharmacie Vigon, rue Saint-Jean-Baptiste, au coin de la rue Gioffredo, et à la pharmacie Arnulphy, 15 avenue de là Gare [Jean-Médecin].

 

En juillet, le maire Alfred Borriglione sollicite du gouvernement la mise en place, en gare de Saint-Augustin, d’un cordon sanitaire afin de protéger Nice, tandis que les riches Niçois se réfugient dans leurs maisons de campagnes de Saint-Martin-Vésubie et Berthemont-les-Bains.

Au total, l’épidémie de 1884-1885 fait 219 morts à Nice.

 

Publicité pour la pharmacie Gilli à Nice et ses produits anti-cholériques parue dans Le Petit niçois (1er juillet 1884).

« Le choléra continuant à sévir d’une façon violente à Toulon et à Marseille, l’on constate depuis quelques jours que les émigrations des Marseillais se font sur Paris, tandis que les Toulonnais arrivent en grand nombre de nos côtés. Le maire de Nice, M. Borriglione, justement impressionné de ce mouvement vers notre ville qui peut être préjudiciable à l’hygiène, a eu l’idée d’organiser un comité de vigilance et vient de décider l’établissement d’un cordon sanitaire à la gare du Var.
Le préfet et le général ont immédiatement télégraphié au ministre de l’Intérieur et au ministre de la Guerre, qui refusent absolument de donner suite à cette mesure qui obligerait les voyageurs venant de Toulon, et de Marseille à ne pas rentrer à Nice avant d’avoir fait une quarantaine de cinq jours.
Sur cette question, à Nice, les avis sont partagés. Mais chacun n’en redoute pas moins en ce moment l’arrivée du choléra à Nice, qui pourrait être importé par un Toulonnais, comme cela a eu lieu à Marseille.
Les stations balnéaires de Saint-Martin-de Lantosque et de Berthemont sont remplies.de Niçois qui ont quitté la ville. Les Toulonnais continuent à arriver en grand nombre à Nice ».

Georges D’ARCY pour La Presse, 12 juillet 1884.

 

La frontière italienne à Menton au début du XXe siècle. Carte postale Giletta (Nice).
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 3723

La vague de 1910

Après une nouvelle épidémie qui n’atteint pas Nice, en 1892-1894, la dernière vague est celle qui frappe l’Italie voisine en 1910-1911. Le médecin Fernand Barbary est alors chargé d’organiser le poste sanitaire de Vintimille, vaguement installé depuis 1859, à quelques kilomètres de la frontière, en territoire italien. Ce poste avancé est, avant tout, un service de renseignements sur la marche de l’épidémie. Les voyageurs venus de pays contaminés sont porteurs de billets timbrés par le poste de Vintimille d’une étoile rouge, signalant ainsi ceux à surveiller par les autorités locales dans les localités où ils descendent. Barbary propose également la mise en place de wagons spéciaux pour le transport des voyageurs venus des pays contaminés et la désinfection systématique non seulement pour les vêtements et le linge des malades, « mais encore aux sacs qui servent de malle à la plupart des ouvriers italiens ».

5. La grippe espagnole

La pandémie grippale dite « grippe espagnole », est due à une souche (H1N1) particulièrement virulente et contagieuse de grippe qui s’est répandue dans le monde de 1918 à 1919. Bien qu’étant d’abord apparue aux États-Unis puis en France, avec l’arrivée à partir d’avril 1918 dans les ports français de l’Atlantique du corps expéditionnaire américain, elle prit le nom de « grippe espagnole » car l’Espagne – non impliquée dans la Première Guerre mondiale – fut le seul pays à publier librement les informations relatives à cette épidémie. Cette pandémie a causé la mort d’entre 2,5 et 5 % de la population mondiale – environ 210.900 décès en France, en deux vagues (octobre1918 et février 1919) – mais a peu ému, tant était grande la sidération provoquée par les morts de la Grande Guerre, et tant la grippe restait une maladie banale.

Après une incubation extrêmement courte et aux symptômes classiques de la grippe, s’ajoutent très souvent la congestion pulmonaire, la pneumonie et la pleurésie, la mort survient très rapidement dans un tableau effrayant de dyspnée (le malade respire de plus en plus mal), puis d’asphyxie.

Avant cet épisode, le virus H1N1, présent depuis le Néolithique, était appelé « follette » au XVIIIe siècle, « influenza » au XIXe, et avait déjà causé des ravages, notamment en 1889 et 1892, sous le nom de « grippe russe » (un million de morts dans le monde).

Il n’est pas exclu que le « pneumocoque des Annamites » décelé en février 1917 à l’hôpital militaire de Nice par le médecin chef Labbé soit celui de cette grippe espagnole : en effet, le médecin militaire est intrigué par la fréquence des pneumonies observées chez les soldats indigènes (Algériens, Martiniquais, Indochinois) ; mais la menace n’est pas prise au sérieux pour les civils, l’infection étant considérée comme une maladie tropicale ne touchant que les « hôpitaux des malades de couleur ».

Lorsque la grippe espagnole proprement dite se déclare, certaines catégories, plus fragiles (personnes âgées, valétudinaires, réfugiés), sont tout particulièrement touchées, les complications étant redoutables sur des organismes affaiblis. Ainsi, lorsqu’à la fin de l’année 1918, le bureau municipal d’hygiène de la ville de Nice dénombre les morts survenus dans les « hôpitaux temporaires pour réfugiés » de guerre – des civils du Nord et de l’Est de la France –, il y recense 246 décès généraux, imputables à cette grippe, auxquels s’ajoutent les 12 décès de tuberculose pulmonaire, soit une létalité énorme de plus de 12 % des réfugiés soignés dans les deux centres qui leur sont dédiés, l’hôtel du Parc-Impérial (hôpital complémentaire n° 17) et le Palace Hôtel (hôpital complémentaire n° 31) : décèdent ainsi, en décembre 1918, Pauline Boulogne, veuve Cappy,  69 ans, d’Amiens ; Élisabeth Leloir, veuve Fournier, 78 ans, d’Albert (Somme) ; Lucile Leroy, 78 ans, de Merville (Nord) ; Félix Senante, 63 ans, de Grandvilliers (Oise) ; Marie Long, 65 ans, de Beauvais ; Henri Brisson, 57 ans, de Châlons-sur-Marne ; Argentine Boucher, 63 ans, d’Hamel-Beauzoncourt (Somme) ; Argentine Lami, 74 ans, de Prévillers (Oise) ; Désiré Dubas, 42 ans, de Cardonette (Somme) ; Lilia Victoire Cochepin, veuve Faillart, 69 ans, de Noyon (Oise) ; Mathilde Victorine Gervais, veuve Ruminy, d’Amiens, etc.

En dehors de ces populations toutefois, les Niçois semblent avoir été très épargnés par cette grippe.

 

 

Sammy, symbole des troupes du corps expéditionnaire américain, rassure la vieille réfugiée : et pourtant, il va la contaminer et elle va peut-être mourir de la grippe espagnole avant de revoir sa Picardie natale…
Dessin de presse découpé par le Niçois Dominique Bensa dans la presse, 1917.
Archives Nice Côte d’Azur, 11 S 15

Que font les autorités pour lutter contre la maladie ? Pas grand-chose. Chirurgien en chef des hôpitaux de Nice et député des Alpes-Maritimes, Édouard Grinda donne, en février 1920, un entretien à L’Écho de Paris, dans lequel il se réjouit de la création du ministère de l’Hygiène, mais pour mieux tirer à boulets rouges sur la non-politique sanitaire :

La médiocrité de notre système de soins ! Dans les salles communes où s’entassent quarante lits, seuls deux sont réservés pour l’isolement des contagieux. C’est « moyenâgeux ».

6. La tuberculose

La tuberculose est une maladie contagieuse, due au bacille de Koch ; l’agent infectieux se transmet par voie aérienne, via des gouttelettes contenant les bactéries et expectorées par la toux des malades. Une personne tuberculeuse non traitée peut infecter de 10 à 15 personnes en moyenne chaque année. même si seules 5 à 10 % des personnes infectées développeront une tuberculose avec symptômes.
Cette « grande faucheuse » sournoise fit plus de morts au XIXe siècle que le choléra.
Dès 1820, pour la soigner, sir James Clark prônait les cures d’air, notamment dans des contrées méridionales ; vingt ans plus tard, George Bodington avait proposé de mettre ces cures à la portée des moins fortunés en construisant les hôpitaux, à proximité des villes certes, mais à la campagne.
En 1854, le botaniste allemand Hermann Brehmer, guéri d’une tuberculose après un séjour dans l’Himalaya, publie une thèse intitulée La tuberculose est un mal curable : il s’y fait l’avocat de cures dans des établissements tels que celui qu’il crée à Görbersdorf (aujourd’hui Sokołowsko dans l’ouest de la Pologne), où les malades doivent bénéficier du bon air, d’exercices physiques et d’une alimentation équilibrée. Rejetées au début par l’élite médicale, ces idées finissent par s’imposer partiellement, et s’ensuit le développement des sanatoriums (où le repos se substituera à l’exercice physique préconisé par Brehmer).

L’essor du tourisme sur la Riviera va profiter de ces prescriptions médicales : face à la tuberculose, la réaction des médecins est d’encourager les malades riches à fuir les froids humides du Nord de l’Europe et de choisir de résider dans les health places. Des médecins, publient des traités, notamment les auteurs anglais tels le docteur Bennett, qui lancent Hyères, Nice, Menton et classent les winter climates en fonction de la température moyenne de janvier ou de la protection du vent du Nord. On vient sur la Côte d’Azur pratiquer la cure ouverte de la tuberculose, c’est-à-dire ambulatoire, par la lumière, l’air et le soleil (« héliothérapie »). Pour le choix des lieux de cure, comme la Nice mondaine, Hyères, Menton, Grasse et Madère, c’est surtout la bourse des tuberculeux qui est déterminante, plus que leur état de santé et des critères thérapeutiques… Les professionnels du tourisme se réunissent d’ailleurs à Nice au sein d’une « Chambre climatique » après la première guerre mondiale.

 

Hugo d’Alési, Affiche publicitaire de la compagnie des chemins de fer PLM vantant les mérites des séjours d’hiver à Nice, 1899.
Archives Nice Côte d’Azur, 7 Fi 1084

La concentration de tuberculeux, aussi riches soient-ils, dans la capitale du tourisme d’hiver, ne va pas sans poser souci en termes de contagions. Ainsi, le docteur Fernand Barbary prône-t-il dans ses chroniques du Petit Niçois des 26 et 27 avril 1899, de mettre en œuvre, dans le cadre de la prophylaxie de la tuberculose, la désinfection méthodique des locaux devenus vacants après le départ des hivernants (immeubles particuliers, maisons meublées, hôtels, etc.).
En effet, tel le M. Panard, du Voyage de santé de Guy de Maupassant en 1886, on peut s’inquiéter :

« Quoi de moins sûr qu’un hôtel, surtout dans ce pays recherché par les poitrinaires ? Combien de malades, et quels malades, ont couché sur ces matelas, dans ces couvertures, sur ces oreillers, laissant aux laines, aux plumes, aux toiles, mille germes imperceptibles venus de leur peau, de leur haleine, de leurs fièvres ? Comment oserait-il se coucher dans ces lits suspects, dormir avec le cauchemar d’un homme agonisant sur la même couche, quelques jours plus tôt ? »

C’est pourquoi une industrie de la blanchisserie et de la désinfection se développe bientôt à Nice dont la grande figure est Ivan Haeffely, avec sa « Teinturerie et Blanchisserie hygiénique des Alpes-Maritimes » fondée en 1904 place d’Armes, seul concessionnaire à Nice et sur le littoral de « l’autoclave formogène Trillat pour la désinfection des appartements et villas entières par les vapeurs sous pression du formochlorol » dont le fondateur affirme qu’il s’agit de la « seule méthode efficace pour la destruction des germes des maladies épidémiques ou transmissibles » : ce matériel utilise les procédés développés par le chimiste et biologiste français Auguste Trillat (1861-1944), lequel, dès 1889, avait démontré que la puissance antiseptique du formol sur divers germes pathogènes (charbon, bacille d’Erberth, bacille de Koch) était supérieure au bichlorure de mercure, utilisé jusque là.

Des « hôtels climatériques » ou sanatoriums se développent donc aux XIXe et XXe siècles dans les Alpes-Maritimes : sur les hauteurs de Cimiez ou du Mont-Boron mais aussi dans le moyen pays comme à Thorenc. Dans le quartier du Lazaret, au pied du Mont Boron. Le docteur Le Fèvre ou Lefebvre, qui avait dans un premier temps établi un établissement de bains hydrothérapiques vers Gairaut, déplace son établissement dans sa propriété du Lazaret et s’y installe avec son épouse d’origine anglaise, Emma Maxwell, très malade, pour y ouvrir une maison de santé. Les anciens « bains », ou « chambres à douche » ou « nymphée », constituent le soubassement de la villa (aujourd’hui villa La Côte). Ces bains, une série de cellules basses et peu profondes, liées les unes aux autres par des baies de communication, sont ouverts vers l’extérieur par plusieurs portes et éclairés par de petites baies en plein-cintre. Plus haut, dans l’ancien fort Thaon, chemin du Mont-Alban, le baron Roissard du Bellet installe en 1879, un établissement médical afin d’y soigner des enfants tuberculeux ou « débiles ».

La guérison espérée n’arrive pas toujours ; les tombes des cimetières niçois en témoignent, tout comme, sur l’ancienne propriété Bermond, la chapelle orthodoxe, consacrée en mars 1868 et dédiée à saint Nicolas en l’honneur du tsarévitch Nicolas, mort de tuberculose à Nice en 1865.

Les pauvres, du fait de mauvaises conditions d’hygiène générales et de la promiscuité, parfois aggravées par l’alcoolisme, à Nice comme ailleurs, sont les premières victimes du fléau – notamment dans les logements insalubres du Vieux-Nice ou de l’arrière-port. Le premier vaccin (« remède du docteur Koch ») à Nice est inoculé à six malades tuberculeux de l’hôpital Saint-Roch en décembre 1890. En 1903, le docteur Albert Pégurier (1869-1936) crée, avec le soutien de la Fédération des sociétés de secours mutuels des Alpes-Maritimes présidée par l’avocat Ernest Lairolle, le dispensaire antituberculeux de Sainte-Agathe [boulevard du Général-Louis-Delfino] à Riquier. Cet armement anti-tuberculeux est complété par la création d’un sanatorium à Gorbio en 1923 et, en 1926, par l’ouverture d’un pavillon spécial au nouvel hôpital Pasteur, pour les cas les plus graves.
Il va falloir attendre 1928 et le vaccin bilié des docteurs Calmette et Guérin (BCG) pour commencer à éradiquer la maladie, première cause de mortalité dans les Alpes-Maritimes dans l’entre-deux-guerres, affection qui rôde toujours : 71 cas diagnostiqués à Nice en 2001.

Affiche Protégez vos poumons / 40e campagne du timbre antituberculeux – 1970-1971 (1970)
Archives Nice Côte d’Azur, 7 Fi 1071

 

7. Le sida

Le syndrome de l’immunodéficience acquise (sida) est le dernier stade de l’infection par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH). Il correspond au développement d’une ou de plusieurs maladies opportunistes chez les personnes infectées par ce virus, transmis par voie sexuelle, sanguine et de la mère à l’enfant.

Le tableau clinique de l’infection par le VIH évolue selon les différents stades de la maladie. Dans un premier temps la personne infectée peut rester asymptomatique ou bien développer les symptômes d’une phase appelée primo-infection. Survenant après une période d’incubation d’une à plusieurs semaines, la primo-infection est caractérisée par des signes cliniques analogues à ceux rencontrés en cas de grippe (forte fièvre, douleurs musculaires, maux de tête, diarrhée).

Après la primo-infection, débute une phase asymptomatique qui peut durer plusieurs années. Durant cette période, le virus est présent et les personnes infectées restent contagieuses. Le VIH affaiblissant progressivement le système immunitaire, la maladie entraîne ensuite l’apparition d’autres symptômes : perte de poids, fièvre, infections de la peau, diarrhée et toux.

Sans traitement, la maladie évolue vers le sida, marqué par l’apparition de maladies « opportunistes » : les malades développent alors de multiples infections d’origine bactérienne, fongique et parasitaire, ainsi que certains cancers.

Le sida a été décrit pour la première fois en 1981 même si des études rétrospectives ont montré que le VIH circule chez l’homme depuis la fin du XIXe siècle probablement. Il a diffusé depuis 1981, année de la découverte de l’épidémie, de l’Afrique au continent nord-américain puis à l’Europe. Les homosexuels à partenaires multiples ont été les premiers touchés aux États-Unis. Puis l’épidémie a été révélée chez les transfusés, les hémophiles et les toxicomanes, démontrant que la voie sanguine était un important facteur de transmission du virus.

C’est en 1984 que sont recensés les premiers cas de sida – on parle alors de « séropositifs » – à Nice. Les campagnes de prévention commencent vers 1987 avec la prise de conscience que la principale source de transmission est la voie sexuelle. Un centre de soins et de surveillance du sida est implanté à Nice en 1988, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur étant la deuxième région la plus contaminée de France après l’Île-de-France.

Programme de la campagne SIDA, s’informer c’est déjà se protéger, affiche (partie haute), Imprimix – Nice, vers 1990.
Archives Nice Côte d’Azur, 7 Fi 1065

II – S’en remettre à Dieu

1. La peur

La peur engendrée par ces épidémies, si bien décrite par l’historien Jean Delumeau, engendre des réactions similaires quelque soit l’époque, depuis le déni initial jusqu’à l’affolement général. La recherche de coupables va de pair avec la recherche de solutions au mal, naturelles ou surnaturelles.

Quand apparaît le danger de la contagion, on essaie d’abord de ne pas le voir : les chroniques relatives aux pestes tout comme la lecture de la presse au temps du choléra, font ressortir la fréquente négligence des autorités à prendre les mesures qu’imposait l’imminence du péril. Il s’agit ne pas affoler la population et de ne pas interrompre les relations économiques avec l’extérieur. Tant que l’épidémie ne cause encore qu’un nombre limité de décès on peut encore espérer qu’elle régresserait d’elle-même avant d’avoir ravagé toute la cité. Médecins et autorités cherchent donc à se tromper eux-mêmes : en rassurant les populations, ils se rassurent à leur tour.

Après cette unanimité dans le refus de mots regardés comme tabous, arrive le moment où on ne peut plus éviter d’appeler la contagion par son horrible nom : alors la panique déferle sur la ville. Les riches sont les premiers à fuir, créant ainsi l’affolement collectif. Puis la cité, assiégée par la maladie, est mise en quarantaine, au besoin ceinturée par la troupe, confrontée à l’angoisse quotidienne et contrainte à un style d’existence en rupture avec celui auquel elle était habituée. Les cadres familiers sont abolis. L’insécurité ne naît pas seulement de la présence de la maladie, mais aussi d’une déstructuration des éléments qui construisaient l’environnement quotidien. Tout est autre. Et d’abord la ville est anormalement déserte et silencieuse. Coupés du reste du monde, les habitants s’écartent les uns des autres à l’intérieur même de la ville maudite, craignant de se contaminer mutuellement. On évite d’ouvrir les fenêtres de sa maison et de descendre dans la rue. On s’efforce de tenir, enfermé chez soi, avec les réserves qu’on a pu accumuler. S’il faut tout de même sortir acheter l’indispensable, des précautions s’imposent. Clients et vendeurs d’articles de première nécessité ne se saluent qu’à distance et placent entre eux l’espace d’un large comptoir. Ainsi, dans la cité assiégée par la peste, la présence des autres n’est plus un réconfort. L’agitation familière de la rue, les bruits quotidiens qui rythmaient les travaux et les jours, la rencontre du voisin sur le pas de la porte : tout cela a disparu. Tous ceux qui approchent les pestiférés s’aspergent de vinaigre, parfument leurs vêtements, au besoin portent des masques. Le temps de peste est celui de la solitude forcée. Et quand le malade succombe, en d’épidémie, comme à la guerre, la fin des hommes se déroule dans des conditions insoutenables d’abandon des coutumes les plus profondément enracinées dans l’inconscient collectif : c’est l’abolition de la mort personnalisée et des rites funéraires.

La mort dansant devant les populations frappées par la peste, décor peint de la chapelle Saint-Sébastien de Saint-Étienne de Tinée (XVe)

Cette peur a donné son nom à une nouvelle que publie Guy de Maupassant, l’écrivain mondain qui fréquentait la Côte d’Azur en saison – sa mère Laure (1821-1903) finit sa vie à Nice – dans le Figaro du 25 juillet 1884, à l’occasion de l’épidémie de choléra en Provence :

 

Tenez, monsieur, nous assistons à un spectacle curieux et terrible : cette invasion du choléra ! Vous sentez le phénol dont ces wagons sont empoisonnés, c’est qu’il est là quelque part. Il faut voir Toulon, en ce moment. Allez, on sent bien qu’il est là, Lui. Et ce n’est pas la peur d’une maladie qui affole ces gens. Le choléra c’est autre chose, c’est l’Invisible, c’est un fléau d’autrefois, des temps passés, une sorte d’Esprit malfaisant, qui revient et qui nous étonne autant qu’il nous épouvante, car il appartient, semble-t-il, aux âges disparus. Les médecins me font-rire avec leur microbe. Ce n’est pas un insecte qui terrifie les hommes au point de les faire sauter par les fenêtres ; c’est le choléra, l’être inexprimable et terrible venu du fond de l’Orient. Traversez Toulon. On danse dans les rues. Pourquoi danser en ces jours de mort ? On tire des feux d’artifice dans toute la campagne autour de la ville ; on allume des feux de joie ; des orchestres jouent des airs joyeux sur toutes les promenades publiques. Pourquoi cette folie? C’est qu’il est là, c’est qu’on le brave, non pas le Microbe, mais le Choléra, et qu’on veut être crâne devant lui comme auprès d’un ennemi caché qui vous guette. C’est pour lui qu’on danse, qu’on rit, qu’on crie, qu’on allume ces feux, qu’on joue ces valses, pour lui l’Esprit qui tue, et qu’on sent partout présent, invisible, menaçant, comme un de ces anciens génies du mal que conjuraient les prêtres barbares…

Guy de Maupassant

On retrouve cette peur dans Le Bûcher (Le Figaro, 7 septembre 1884), La Chambre 11 (Gil Blas, 9 décembre 1884), Mes vingt-cinq jours (Gil Blas, 25 août 1885), Voyage de santé (Le Petit Journal, 18 avril 1886), et surtout Le Horla, son probable chef-d’œuvre.

2. Les saints pesteux

Parmi la cinquantaine de « saints pesteux », trois étaient tout particulièrement suppliés en temps d’épidémie dans les anciens États de Savoie.

 

Saint Roch

Le patron des pestiférés est saint Roch, d’où le nom d’hôpital Saint-Roch donné à des établissements de soins aux malades contagieux, et, à Nice, de l’hôpital général.

Le Montpelliérain saint Roch, fils d’un premier consul de la ville, sant Ròc en occitan, naît aux alentours de 1350, soit en pleine guerre de Cent Ans et, pendant la grande peste noire, il choisit d’étudier la médecine. Parti pour Rome en juillet 1367, il reste trois mois à Acquapendente où sévit la peste. Il y met en pratique l’enseignement médical qu’il avait reçu, en l’associant à des signes de croix et une invocation sur les souffrants, et obtient de nombreuses guérisons miraculeuses, tout comme à Cesena. Il arrive enfin à Rome, au début de l’année 1368, pour y soigner les malades de l’hôpital du Saint-Esprit, ordre fondé par son compatriote, Gui de Montpellier. Sur le chemin du retour, atteint à son tour par le mal, Roch se rend péniblement jusqu’à un bois, à l’orée du bourg fortifié de Sarmato, pour y mourir. A cet endroit, miracle !, une source jaillit et un chien lui apporte chaque jour un pain. Ayant recouvré la santé, il retourne à Plaisance, auprès des pestiférés, puis reprend sa route. Arrêté sur les terres milanaises, pris pour un espion, Roch est incarcéré à Voghera, prison militaire des Visconti, et y meurt le 16 août 1379.

 

Statuette de saint Roch, avec son chien et un ange agenouillé. Argent, XVIe siècle. 30 x 19 cm
Groupe conservé au musée d’art et d’histoire, villa Masséna. Cliché Ministère de la Culture. Médiathèque de l’architecture et du patrimoine

Chapelle Saint-Sébastien et Saint-Bernard de Roure. Saint-Roch montrant son bubon (XVe).

Sainte Rosalie

 

En 1631, les populations de Nice, de Lucéram, de Tourrette-Levens, éprouvées par le choléra, se placent également sous la sauvegarde de sainte Rosalie de Palerme – suite à la découverte de ses reliques, en 1624, la peste de Palerme avait cessé. On trouve donc dans ces trois communes et leurs environs des femmes prénommées Rosalie et des hommes prénommés Rosalinde.

 

Saint Sébastien

 

Autre saint protecteur de la peste, saint Sébastien, avatar chrétien d’Apollon dont les flèches apportaient la maladie ou la guérison, suivant les intentions du dieu : d’après La Légende dorée, une terrible peste frappait, « au temps du roi Humbert », la péninsule italienne et tout particulièrement la ville de Pavie ; un ange se serait alors manifesté aux habitants de la cité pour leur apprendre que l’épidémie prendra fin une fois qu’un autel dédié à saint Sébastien y aura été élevé. Une fois l’autel édifié dans l’église Saint-Pierre-aux-Liens, la peste disparaît et des reliques de saint Sébastien sont transportées de Rome à Pavie, pour honorer le martyr.

3. Chapelles barrière

Pour arrêter le mal, aux XVIe et XVe siècles, les habitants du comté de Nice ont édifié des chapelles barrière, aux cols ou sur les routes muletières, à l’entrée des villages, dédiés aux saints pesteux ou à la Vierge de Miséricorde : on trouve ainsi un col de Saint-Roch, à 991 m. d’altitude sur la commune de Lucéram, mettant en communication Nice avec la vallée du Paillon de l’Escarène et le nord du département ; des chapelles Saint-Sébastien à Peille ou à Venanson, et Saint-Roch à Saint-Martin, en Vésubie ; dans la vallée de la Tinée, à Marie, une chapelle Saint-Roch, à Roure, Roubion et Saint-Étienne une chapelle Saint-Sébastien ; à Saint-Étienne-de-Tinée, une chapelle Saint-Roch et un pont Saint-Sébastien ; à Saint-Dalmas-le-Selvage, une croix Saint-Sébastien. Au moindre risque de propagation de la maladie, un barrage sanitaire est installé à cet endroit.
En façade de l’église Saint-Sébastien de Saint-Étienne-de-Tinée subsiste l’un des rares décors extérieurs du comté de Nice : une Vierge de Miséricorde, protégeant de son manteau le peuple contre les épidémies, est surmontée d’un Christ de pitié devant la Jérusalem céleste, symbole du sacrifice divin permettant l’accès au paradis. A l’intérieur, la chapelle Saint-Sébastien est décorée de peintures murales datant de 1491 dues aux artistes piémontais Jean Baleison (Giovanni Baleisoni ou Baleisono ) et Jean Canavesio, où l’on voit, en mur sud, le spectre de la peste (la Mort) décimer la population, alors que les fidèles supplient Dieu d’écarter d’eux ce fléau.

Le plus beau programme décoratif est sans conteste celui de l’église de Venanson, ornée en 1481 d’une suite de fresques qu’on doit également à Jean Baleison, contant la vie de saint Sébastien avec notamment la représentation du transport des cadavres de pestiférés.

On doit à Baleison d’autres programmes décoratifs de ce type : dans la magnifique chapelle Notre-Dame-des-Fontaines à La Brigue, à la chapelle Saint-Sébastien de Lanslevillard (Savoie) ou à Celle di Macra, val Maira (Piémont).

A Nice, une petite « chapelle barrière » dédiée à saint Roch est édifiée lors de la peste de 1631, à l’est de la ville – autour de laquelle s’est ensuite développée une paroisse puis un quartier populaire. Une autre, dédiée à sainte Rosalie, est également édifiée en 1632 au quartier de Cimiez, sur la route de Saint-Pons, autre axe stragéique d’entrée de ville – aujourd’hui disparue, elle se trouvait à l’intersection de l’avenue des Arènes et de la corniche Sainte-Rosalie.

L’église paroissiale Saint-Roch, ancienne chapelle élevée vers 1630 sur la route de Turin. Cliché Ville de Nice

La chapelle Saint-Sébastien de Saint-Etienne-de-Tinée. Carte postale, Photoguy (Nice), vers 1960.
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 5145

4. Chapelles et églises votives

Après l’épidémie, pour remercier le saint protecteur, les survivants lui offrent, en guise de remerciement, toutes sortes d’ex-voto, qui vont du simple bouquet de fleurs au monument bâti.

La chapelle Sainte-Rosalie de la cathédrale Sainte-Réparate

Ainsi les Niçois élèvent-ils, en la cathédrale Sainte-Réparate, une chapelle à sainte Rosalie.

Sur le retable de la chapelle de la Vierge, les deux saints protecteurs, sainte Rosalie et saint Roch –, laissant voir son bubon – figurent ensemble avec une inscription latine rappelant l’épidémie :

« Alors que la ville enterre ses morts de la peste, on a invoqué le fidèle soutien de sainte Rosalie et de saint François Xavier pour le salut des victimes impuissantes d’un dieu en colère. L’autel leur a été consacré, Nice ayant été libérée ».

L’entretien de la chapelle sera assuré successivement par la confrérie du Saint-Sacrement, puis par la confrérie de la Miséricorde.

 

La chapelle Sainte-Rosalie en la cathédrale Sainte-Réparate. Cliché Ville de Nice

Le Vœu de Nice

A la fin de l’hiver 1832, face à l’épidémie de choléra qui a atteint l’Europe et menace de passer le Var pour se propager au comté de Nice, les consuls placent Nice et ses quelque 30.000 habitants sous la protection de la Madone des Grâces, par l’adoption d’un vœu lors de la réunion du conseil du 25 avril 1832, au palais communal, place Saint-François : si la ville est épargnée par l’épidémie, le conseil s’engage à construire une nouvelle église, consacrée à la Madone des Grâces, et à organiser une célébration chaque année consistant en une procession et une cérémonie religieuses.

A la même époque, les échevins lyonnais promettent de consacrer à la Vierge une basilique sur la colline de Fourvière.

Même si la Madone n’a pas empêché le choléra de frapper Nice, la construction de cette église débute en 1835 et s’achève dix-sept ans plus tard. Elle devait initialement être bâtie au fond de ce qui allait devenir la place Masséna, dans sa partie nord. L’achat du terrain par la ville se heurte alors à la résistance des propriétaires et une procédure d’expropriation doit être engagée. Mais les risques d’inondation que fait peser le Paillon tout proche ainsi que la volonté de créer un axe vers le nord de la ville [actuelle avenue Jean-Médecin], amènent les autorités à choisir un nouveau site : c’est donc le jardin du consul Audiberti de Saint-Étienne, quai Saint-Jean-Baptiste, en amont du Paillon, qui est désigné pour accueillir l’édifice, bâti selon les plans de l’architecte Charles Mosca. Le 15 août 1852, l’église Notre-Dame-des-Grâces ou église Saint Jean-Baptiste dite du Vœu est inaugurée et bénie par l’évêque de Nice, Mgr Galvano.

Depuis cette date, chaque année, le vœu est renouvelé par celui qui dirige la ville : le syndic (1853-1860), le maire (depuis 1860). Une procession solennelle est d’abord organisée dans les rues du Vieux-Nice, suivie par la lecture du vœu devant le palais communal, place Saint François :

« léu [noum de mèra] suchessour dei consou de Nissa, au noum dou counsèu municipal e dou poble nissart, renouvèli aquestou vout e counfidi lou destin de la vila Nouostra-Dama de li Gracia ». « Moi [nom du maire], successeur des consuls de Nice, au nom du conseil municipal et du peuple de Nice, renouvelle ce vœu et confie les destinées de la ville à Notre-Dame des Grâces ».

S’ensuit une messe pontificale célébrée par l’évêque de Nice en l’église du Vœu.

Emplacement prévu pour l’église du Vœu, sur l’actuelle place Masséna au débouché de l’actuelle avenue Jean-Médecin (1835).
Archives Nice Côte d’Azur, D 34 fol. 566

L’église Notre-Dame-des-Grâces ou Saint-Jean-Baptiste dite du Vœu. Cliché Ville de Nice

L. Camous, ingénieur-architecte, Projet de tribune pour l’église Notre-Dame-des-Grâces dite du Vœu (1838).
Archives Nice Côte d’Azur, O 4/13 fol. 106

5. Ex-voto

On évalue à plus de 6.000 le nombre d’ex-voto conservés au sanctuaire de Notre-Dame du Laghet, à La Trinité, au-dessus de Nice, dont une majorité très importante  sont des tableaux : peinture à l’huile, dessin (pastel, fusain, sanguine, encre, etc.). Les grands thèmes ayant motivé la commande d’un ex-voto sont classiques : accidents, catastrophes naturelles, maladie, ex-voto marins, ex-voto liés à la guerre, actions de grâce (figuration des orants devant l’intercesseur divin)… Pendant la première moitié du XIXe siècle, le malade est représenté dans sa chambre, chez lui, entouré de sa famille. Ces intérieurs domestiques avec, en général, l’apparition de la Vierge de Laghet, sont, dans leur conception, très proches des béatilles ou boîte de couvent que les sœurs fabriquent dans les couvents et que l’on peut admirer notamment dans les collections du Museon Arlaten d’Arles. Ils suivent une représentation typée que l’on retrouve dans d’autres collections d’ex-voto provençales, telle que celle de la collégiale d’Hyères par exemple. A partir de la fin du XIXe siècle, le cadre domestique cède la place aux intérieurs d’hôpitaux.

Parmi ces malades, plusieurs sont atteints du typhus ou du choléra.

La chapelle des Grâces à Notre-Dame du Laghet, première moitié du XXe siècle, carte postale Lévy-Neurdein (Paris)
Archives Nice Côte d’Azur, 10 FI 1999

Demande de guérison de Seraphina Gavassa, malade du choléra (1835).
(c) Région Provence-Alpes-Côte d’Azur – Inventaire général

Demande de guérison d’un homme malade du choléra, Francesco Barral (1855)
(c) Région Provence-Alpes-Côte d’Azur – Inventaire général

Demande de guérison de Baptistine Andoli, malade de la variole, à l’Abadie (1864).
(c) Région Provence-Alpes-Côte d’Azur – Inventaire général

Demande de guérison de Lorenzo Allari, un enfant malade du choléra (1837)
(c) Région Provence-Alpes-Côte d’Azur – Inventaire général

Demande de guérison d’un bébé du typhus, Baptistine Reynaud (1877)
(c) Région Provence-Alpes-Côte d’Azur – Inventaire général

Demande de guérison de deux malades de la variole dans la famille Raimondi (fin XIXe)
(c) Région Provence-Alpes-Côte d’Azur – Inventaire général

III – Contenir l’épidémie

 

Face aux épidémies, les individus hésitent entre fuite et claustration. Or l’exode n’a pour seul résultat que de propager le mal. Aussi les autorités ont-elles recours à des mesures de distanciation sociale et de confinement des malades, plus ou poins coercitives.

 

1. Cordons sanitaires et quarantaines

Outre la construction de « chapelles barrière », les pouvoirs publics mettent en place des cordons sanitaires pour protéger leurs populations avec la construction d’édifices provisoires pour enfermer les contagieux (lépreux, pestiférés). Le système de quarantaine préventive pour les navires s’impose au temps de la peste. La désinfection publique de marchandises, notamment par le feu, est courante dès l’apparition du fléau.

En 1587, Charles-Emmanuel Ier ordonne la création d’un cordon sanitaire autour du comté de Nice ; Honoré Grimaldi, comte de Beuil et gouverneur de la ville et du comté, ordonne aux diverses communes de participer à la garde pour le cordon.

En 1593, son épouse, l’Infante Catherine, interdit l’accès du port de Villefranche aux navires provenant de régions pesteuses.

En 1720, face à la peste de Marseille, la frontière du Var est gardée par l’armée (XVIIIe Corps de garde) et les milices campagnardes afin d’empêcher les Provençaux de se réfugier dans les États sardes. C’est ainsi que la sentinelle abat, le 12 février 1721, sur la route de Saint-Laurent, André Chiavassa, venant de Toulon, qui venait de passer clandestinement le fleuve. Pour ne pas risquer la contagion, il est inhumé sur le rivage.

2. Les lazarets de Nice et Villefranche

Le mot « lazaret », désignant un hôpital, tirerait son origine du nom de Lazare, protagoniste d’une parabole de l’Évangile selon Luc : pour enseigner la charité, Jésus y décrit l’histoire d’un pauvre nommé Lazare, et d’un mauvais riche : le pauvre, couvert d’ulcères et mourant de faim, vit dans la rue, à la porte de la demeure du riche. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche, qui faisait bombance, mais personne ne lui en donnait. Le pauvre mourut et, dit Jésus, il fut emporté au Ciel. Le riche mourut aussi et on l’enterra. Mais, dans l’Au-delà, il se retrouva en Enfer et connut souffrances et tourments car il ne s’était pas préoccupé du sort du misérable qui était à sa porte.

Au Moyen Âge, ce Lazare légendaire si populaire, dont la geste était racontée dans les sermons, les fresques, la statuaire et les vitraux, a été canonisé, devenant ainsi saint Lazare. Comme il était malade et couvert d’ulcères, il est devenu le patron des « ladres » ou « bons malades ».

Par la suite, on appela « lazaret », tout établissement où l’on mettait en quarantaine les malades contagieux (lèpre, peste ou choléra), notamment les nombreuses ladreries ou maladreries où vivaient à l’écart, cantonnés et reclus, les lépreux, qui éloignaient les gens avec leur crécelle ou leur clochette – car la lèpre était autrefois supposée contagieuse. Tous les lieux-dits Saint-Lazare font allusion à d’anciennes léproseries disparues. Ainsi, à Nice, un hôpital de Saint-Lazare, destiné à soigner les lépreux, avait été implanté en 1205 dans le quartier du Pré-aux-Oies [rue Saint-François-de-Paule], puis, endommagé par le débordement du Paillon en 1596, il avait été reconstruit dans le quartier de la Poudrière [la Buffa] sur la rive droite du fleuve. Il était géré par la confrérie du Saint-Sépulcre.

Le premier État à instituer la quarantaine par la loi, pour le bon fonctionnement des hôpitaux et ainsi prévenir la contagion potentiellement liée à son commerce, est la République de Venise, en 1337 à Raguse (actuelle Dubrovnik, en Croatie) et en 1423 à Venise : sur décision du Senato le premier lazaret vénitien, sorte de camp isolé pourvu de baraquements, est fondé sur une île, appelée depuis Lazzaretto Vecchio, à proximité de la ville-État. On obligeait les navires suspects à mouiller dans cette rade, et leurs passagers devaient demeurer de 30 à 40 jours (la purga) dans le camp. Saint-Laurent-du-Var avait son lazaret avant 1479 ; celui de Marseille fut fondé en 1526.

A Nice, derrière le port Lympia, le Lazaret, au pied du Mont-Boron a laissé sa trace dans la toponymie et évoque, pour les Niçois, une plage plus qu’un lieu de quarantaine ; c’est sur son emplacement qu’a été construit le restaurant La Réserve.

De celui du port militaire de Villefranche, il ne reste que la tour ouest de l’enceinte (« tour Paganini ») et des vestiges du débarcadère, à proximité du port de la Darse à Villefranche et de l’hôpital des galériens, sur une zone maintenant occupée par des immeubles d’habitation. Face aux pestes du XVIIe siècle, ce lazaret moderne fut construit sous le règne de Charles Emmanuel II (1638-1675) : l’administration piémontaise avait commencé par s’inspirer du lazaret modèle d’Arenc à Marseille avant d’accepter un autre projet. L’édifice qui est construit à partir de 1669 est constitué de deux bâtiments rectangulaires alignés, formés de quatre galeries parallèles séparées par des arcades. Vers l’extérieur, de chaque côté, est placé un pavillon. Une enceinte, munie de tours d’angle, était percée de trois portes donnant sur des embarcadères bien séparés d’arrivée et de départ. L’ensemble est remanié au XIXe siècle : les trois tours du Lazaret servent alors de lieu de stockage des marchandises et de zone de mise en quarantaine des équipages. A partir de 1876 les bâtiments sont transformés en caserne pour les chasseurs alpins.

Urbain GARIN de COCCONATO. L’entrée du port de Nice vue du Lazaret, aquarelle (1868).
Nice, Musée d’Art et d’Histoire Masséna (n° inv. 9754)

Vue de Villefranche éditée à Florence en 1844. Au fond la darse et le lazaret.
Archives Nice Côte d’Azur, 4 Fi 444

IV – Soigner les malades

1. Médecins, apothicaires et chirurgiens

Il est difficile de parler d’un enseignement médical réellement organisé en Occident avant le XIIe siècle. A partir du XIe siècle naissent les universités de Padoue, Bologne et Salerne. Salerne va devenir rapidement la première grande école où se confrontent et se fondent tous les courants de la pensée médicale du Moyen Âge. En Languedoc, Montpellier offre un terrain favorable à la diffusion de la pensée médicale grecque et latine mais aussi arabe, véhiculée par les médecins juifs et l’enseignement médical y est officialisé en 1180 par un édit de Guilhem VIII prônant la liberté d’enseigner dans la ville du moment que le maître prouve ses capacités par des manuscrits ou son expérience.

L’Université médiévale étant sous la tutelle de l’Église, l’école de Montpellier reçoit ses premiers statuts officiels en 1220 par une bulle du pape Honorius III, qui entérine une situation de fait. Un enseignement médical est également très vite mis sur pied à Paris qui obtient ses premiers statuts en 1215. Au XIIIe siècle, Paris se tourne vers des spéculations théoriques et Montpellier se forme au contact des réalités médicales concrètes. Les proclamations de statuts officiels se multiplient au cours du XIIIe siècle dans toute l’Europe occidentale avec Toulouse (1229), Gray (1287), etc.

Au Moyen Âge, l’implantation des praticiens suit logiquement le développement universitaire avec Montpellier et le bassin méditerranéen, la région parisienne et Toulouse. La densité médicale est plus élevée dans le Midi : c’est ainsi que Manosque, ville de trois à quatre mille habitants aura toujours, entre le milieu du XIIIe et le milieu du XIVe, une moyenne de cinq praticiens, soit une densité de 2,5 pour mille, tout comme pour Salon-de-Provence. Au XVe siècle, Marseille, avec une population de 10.000 habitants, compte 4,8 praticiens pour mille habitants, et Montpellier est à 3,8 pour mille. On retrouve les mêmes densités en Italie.

On connaît quelques noms de médecins à Nice : Philippe Brocca recommandé aux syndics par Louis Ier en 1459, Denis Gapéan médecin à l’hôpital Saint-Éloi en 1633, Jean-Michel Auda, nommé conservateur de la santé par Chrétienne de France en 1644, François Depetra fin XVIIe, Jean-Baptiste Barralis et François Todone au début XVIIIe, etc. Au XVIIe siècle, la famille Depetra est active à Nice avec Jean-François Depetra, apothicaire qui fournit à la ville des médicaments lors de peste de 1630, un François Depetra, médecin chef un demi-siècle plus tard. En temps d’épidémie, la Ville n’hésite pas à s’attacher à prix d’or des sommités internationales comme le chirurgien de Louis XIII, l’« aéreur » Henri de la Cointe, qui, lors de l’épidémie de peste à Amiens en 1634, jette sur du foin enflammé, soufre, antimoine, arsenic, vinaigre et eau forte pour lutter contre l’épidémie – 4.000 écus pour un séjour à Nice en 1632.

Façade de l’ancien hôpital Saint-Roch. Cliché Ville de Nice

2. L’hôpital Saint-Roch

En 1538, plusieurs petits établissements sont réunis sous la dénomination d’hôpital Saint-Éloi, au nord de l’actuel Opéra. Peu à peu,  après la peste de 1580, le nom de Saint-Roch se substitue à celui de Saint-Éloi À l’issue des épisodes pesteux de 1620 et 1631, l’administration de l’établissement, jusqu’alors confiée à l’archiconfrérie de la Sainte-Croix, passe en 1632 sous l’autorité de la cité. En 1815, l’hôpital est transféré sur l’emplacement de l’hôtel de ville actuel, situation peu adaptée au regard de l’essor touristique de la ville.

C’est en 1850 que la construction du nouvel hôpital Saint-Roch est entreprise sur un terrain légué par le négociant Hippolyte Defly, hors les murs, dans le quartier de l’Empeirat. Achevé en 1859, il possède une capacité de 120 lits répartis en trois éléments en U cernant une cour ouvrant sur la rue Defly. Dès 1869, est adopté, en supplément, un corps central doté d’un fronton de style classique italien qui s’ouvre sur la place de l’hôpital. En 1873, la capacité de l’établissement est portée à 220 lits. Il reste pratiquement inchangé jusqu’à la construction en mars 1940 du bâtiment abritant l’administration centrale.

 

3. L’hôpital Pasteur

Le quartier de Carabacel, jouissant d’une situation géographique privilégiée, est très prisé des hivernants du Second Empire et des débuts de la Troisième République. A la fin du XIXe siècle, alors que le quartier s’urbanise et s’aristocratise la présence de l’hôpital sur les terres léguées par le bienfaiteur Defly, y semble donc incongrue. De plus, peu de temps après sa construction, l’établissement sanitaire souffre déjà de surpopulation du fait de la croissance démographique de la ville. Nombreux sont les projets d’équipements pour le remplacer : lycée, palais de justice, musée des beaux-arts…

Plusieurs projets sont remis en 1887 au comité consultatif présidé par Ernest Michel. Mais il va encore falloir attendre vingt ans pour construire un nouvel hôpital à Nice, selon un plan pavillonnaire type, dans le respect des principes de l’hygiène moderne.

Projet de nouvel hôpital remis en 1887 aux membres du comité consultatif, parmi lesquels le docteur Alexandre Baréty (planches lithographiées).
Archives Nice Côte d’Azur, fonds Baréty

Présentation du projet modèle du futur hôpital Pasteur dans Le Petit niçois (1909)

La ville de Nice est autorisée par un décret du 14 décembre 1908 à racheter l’ancien monastère Saint-Pons et à le transformer en hôpital annexe de l’hôpital Saint-Roch. La construction de l’hôpital Pasteur débute en 1910 sous l’impulsion du docteur Édouard Grinda, adjoint au maire, et les plans de l’architecte Albert Tournaire (1852-1958). La première guerre mondiale interrompt la construction. Les trois pavillons déjà construits sont utilisés pour l’hospitalisation des militaires, malades ou blessés. La construction du quatrième pavillon s’achève en juillet 1932 puis le programme se poursuit avec la construction des « pavillons des fiévreux » (F et G). Le 6 juin 1937, le président de la République Albert Lebrun vient inaugurer l’hôpital Pasteur : il comprend sept pavillons d’une capacité de 1.200 lits. Deux nouveaux pavillons situés sur les hauteurs viennent s’y ajouter dans les mois qui suivent portant ainsi à 2.000 lits la capacité de cet établissement avant la deuxième guerre mondiale.

Vue d’ensemble de l’hôpital Pasteur, carte postale Frédéric Laugier (Nice), première moitié du XXe siècle.
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 2329

4. Albert Calmette (1863-1933) et le BCG

Médecin et bactériologiste militaire, Albert Calmette est né le 12 juillet 1863 à Nice, au palais de la Préfecture, son père Georges étant chef de cabinet du préfet.

Sa renommée tient à la mise au point entre 1904 et 1928, avec Camille Guérin, de la vaccination contre la tuberculose grâce au BCG.

En 1890, il suit un stage de bactériologie dans le laboratoire du docteur Émile Roux à Paris. Associé aux recherches de Louis Pasteur, il est chargé par ce dernier de fonder l’Institut Pasteur de Saïgon où il organise la production de vaccins contre la rage. Il se consacre à la toxicologie, qui vient de naître, en liaison étroite avec l’immunologie, et il étudie le venin des serpents et des abeilles, les poisons issus des plantes et le curare. Il organise également la production de vaccins contre la variole et la rage, et mène des recherches sur le choléra et sur la fermentation de l’opium et du riz.

En 1894, il revient en France et met au point les premiers anti venins contre les morsures de serpent en utilisant des sérums de chevaux vaccinés et immunisés (sérum de Calmette) et participe également à la mise au point du premier sérum immunisant contre la peste bubonique (la peste noire), en collaboration avec Alexandre Yersin (1863-1943), qui avait découvert son agent pathogène, Yersinia pestis. Il se rend au Portugal pour étudier une épidémie à Porto et aider à la combattre.

À partir de 1895, et pendant 25 ans il assume la direction de l’Institut Pasteur de Lille. Il est élu à l’Académie de médecine en 1919, à l’Académie des sciences d’outre-mer en 1922 et à l’Académie des sciences en 1927. En 1908, il fait partie des membres fondateurs de la Société de pathologie exotique.

Calmette est mort le 29 octobre 1933 à Paris. Deux ans plus tard, sur l’initiative du docteur Fernand Barbary, membre correspondant de l’Académie de Médecine à Nice, il est envisagé d’ériger un monument à Albert Calmette dans sa ville natale. L’œuvre de Maubert, face à l’hôpital Saint-Roch, est un grand monument en pierre représentant deux infirmières, l’une tenant un bébé dans les bras, l’autre lui présentant une cuillère. Le socle porte le médaillon du savant bactériologiste niçois. Sur le socle est inscrit : A ALBERT CALMETTE / SA VILLE NATALE / 8 AVRIL 1938 / SCULPTEUR LOUIS MAUBERT / ARCHITECTE ROBERT.

L’originalité de ce monument tient au choix de son thème central : les infirmières, ces soignantes qui soutiennent le petit patient, tandis que le médecin figure en médaillon, sous leurs pieds.

On a aussi donné son nom au lycée de jeunes filles de Nice : parmi ses élèves les plus brillantes, une future ministre de la Santé, Simone Veil (1974-1979 et 1993-1995).

Le monument à Calmette, cliché Archives Nice Côte d’Azur-Eric Bertino, 2013

V – Hygiène et santé publique

 

1. Des magistrats de santé aux règlements sanitaires

 

Dans les États de Savoie, le Magistrat de santé, reçoit du duc puis du roi pleins pouvoirs pour légiférer et punir en matière d’hygiène, notamment en temps de peste : un magistrat général existe à Turin dès la fin du Moyen-âge ; en 1576, le duc Emmanuel-Philibert, « pour empêcher la peste de s’étendre », établit à Chambéry une Magistrature de la Santé à l’égal de celle installée à Turin. A Nice, à partir de 1614, c’est le président du Sénat qui exerce ces fonctions. Chargé de l’organisation du Lazaret, la tâche essentielle du Magistrat de santé est l’octroi des patentes de santé, véritables « passeports sanitaires » exigées de tout navire, à chaque escale, par le commissaire de santé de Villefranche ou le responsable du port de Nice. La moindre suspicion d’épidémie déclenche l’attribution d’une patente brute avec quarantaine pour les marchandises et les passagers.

Un fonctionnaire plus spécialement qualifié pour lutter contre la contagion fait son apparition au milieu du XVIe siècle, inspiré d’une institution lombarde : le « Protomédecin », lequel, assisté d’une sorte de commission technique, le Collège des médecins, a sous sa surveillance tous ceux qui exercent à un titre quelconque l’art de guéri. Il mène des inspections sanitaires, notamment dans les commerces alimentaires.

Le comte Hilarion Spitaleri de Cessole (1776-1845), président du Sénat de Nice et Magistrat de la santé
Huile sur toile conservée à la villa Masséna. Cliché Ville de Nice

Lors de l’épidémie de choléra de 1835, c’est le président Hilarion de Cessole qui exerce la fonction de Magistrat de Santé de Nice. Lorsqu’en juin 1835 se déclarent les premiers cas de cholera morbus, il fait immédiatement procéder à l’isolement des malades au lazaret de Villefranche, désinfecter les habitations suspectes, établir un cordon sanitaire au pont du Var, et décide ponctuellement de quarantaines. Puis, sur le conseil des plus éminents praticiens niçois et sardes – les docteurs Pierre Richelmi, Calderini, Trompeo ou le protomédecin Milon – , Hilarion de Cessole décide la création d’un office de purification et d’une commission royale de santé chargés des désinfections, la division de la ville en quartiers pour répartir le mieux possible les commissaires sanitaires, enfin l’application d’un traitement médical uniforme.

De nos jours, c’est le Code de la santé publique qui organise l’hygiène et la santé publique en France. Il prévoit que chaque préfet élabore un règlement sanitaire départemental, texte de référence des autorités locales en matière d’hygiène et de salubrité ; ce document propose des prescriptions en matière d’hygiène et de salubrité publique qui permettent de résoudre les principaux problèmes de nuisances quotidiennes. Il s’agit notamment :

  • de la prévention des maladies transmissibles ;
  • de la salubrité des habitations, des agglomérations et de tous les milieux de vie de l’homme ;
  • de l’alimentation en eau destinée à la consommation humaine ;
  • de l’évacuation, du traitement, de l’élimination et de l’utilisation des eaux usées et des déchets ;
  • de la lutte contre les bruits de voisinage et la pollution atmosphérique d’origine domestique ;
  • de la préparation, de la distribution, du transport et de la conservation des denrées alimentaires.

Placard imprimé reprenant l’adresse du Magistrat de Santé aux populations du comté de Nice, impr. Antoine Romero (Nice), 1720.
Archives Nice Côte d’Azur, GG 48/75

En 1720, alors que la peste fait rage à Marseille, le Magistrat général de Santé de Nice délivre une ordonnance sur la santé publique, ancêtre de ce règlement sanitaire départemental. Les autorités municipales du territoire sont invitées à prendre les mesures appropriées, afin de protéger leurs administrés « du mal qui répand la terreur ». Ainsi, chacun doit nettoyer les lieux où l’on a coutume de déposer les ordures, ces locaux devant être garnis de portes et fermés et les immondices enlevées et transportées loin du village.  On ne devra pas jeter d’ordures dans les rues et dans les égouts. Les propriétaires de porcs devront les enfermer et les empêcher de vaguer dans les rues.

En effet, au niveau local, le maire dispose de « pouvoirs de police administrative » afin de garantir, dans sa commune, l’ordre, l’hygiène et la santé publics et lutter contre les épizooties. On trouve un règlement sanitaire élaboré par les syndics de Nice dès 1581. En exécution de la loi du 15 février 1902, la ville prend un nouveau règlement sanitaire le 8 janvier 1909. Aujourd’hui, sur le fondement des articles L.2212-1 et L.2212-1 du Code général des collectivités territoriales (CGCT), le maire peut, lorsqu’existe un risque imminent d’épidémie, imposer des contraintes tant en ce qui concerne les particuliers que les services publics locaux.

 

2. L’éloignement des cimetières

Le déplacement des cimetières hors les murs participe de la volonté des pouvoirs publics d’éloigner la contagion. Dès 1782, l’évêque de Nice Charles Valperga de Maglione interdit que les dépouilles des défunts sont enterrées, comme c’était le cas depuis le Moyen âge, soit dans les chapelles latérales des églises pour les nobles, soit dans les fosses communes situées sous les nefs pour le reste de la population. Par lettres patentes du 24 juin 1783 le roi de Sardaigne Victor-Amédée III interdit d’enterrer les morts dans les églises du royaume.

La Ville de Nice crée donc un cimetière hors les murs, à l’emplacement de l’ancienne citadelle rasée par les troupes de Louis XIV en 1706. C’est l’origine du cimetière du Château avec un cimetière chrétien, et un cimetière juif où sont déplacées les tombes de l’ancien cimetière Sincaire.

En banlieue de Nice, sont bientôt créés les cimetières de Saint-Barthélemy, Sainte-Hélène (sur la propriété Gastaud), de Saint-Pierre de Magnan, etc.

Nice vue depuis le cimetière du Château, carte postale, XXe siècle.
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 211

Sépulture de la cathédrale Notre-Dame du Château à Nice : squelette de femme reposant sur le dos, les bras croisés sur la poitrine, XIIIe siècle.
Service Archéologie Nice Côte d’Azur, cliché Aude Civetta.

3. Le bureau municipal d’hygiène et l’assainissement général de Nice

Par la loi du 5 avril 1884, les maires ont la faculté d’organiser des bureaux municipaux d’hygiène et de recourir à la police municipale afin d’« assurer le bon ordre, la sûreté et la salubrité publiques ». C’est le docteur Albert Balestre (1850-1922), médecin-chef de l’hôpital Saint-Roch, que le maire Alziary de Malausséna charge de mettre en place ce bureau à Nice en 1886. L’objectif principal de ce bureau d’hygiène est le recul de la mortalité, en prenant les mesures prophylactiques nécessaires pour lutter contre les maladies hydriques (choléra, typhoïde) et la tuberculose.

L’une des premières tâches des agents du Bureau d’hygiène est  la réalisation d’une topographie médicale de la ville de Nice : une visite systématique des immeubles de la ville est menée en 1887 et en 1888 permettant l’établissement d’un « casier sanitaire des immeubles ». En collaboration avec les bureaux de l’état-civil, une statistique démographique est ensuite entreprise, afin de repérer les taux de mortalité, selon les classes d’âges et les quartiers, en rapport avec les zones épidémiologiques.

Avant même la sortie de l’importante loi du 15 février 1902, Nice prend un nombre exceptionnel de décisions aux alentours de 1892-1897 : surveillance sanitaire des écoles, des garnis, de la prostitution, lutte contre les épidémies, réglementation de la vidange des fosses, avis lors de la délivrance des permis de construire, autorisation à la création de vacheries, soumises, par ailleurs, à un contrôle régulier.

Les égouts

Les infrastructures garantissant un minimum de salubrité publique apparaissent au cours du XIXe siècle avec une stricte séparation entre la circulation des eaux usées et l’alimentation en eau potable. C’est à cette condition que les fièvres typhoïdes et le choléra sont éradiqués. Les mesures les plus spectaculaires dans le recul de la mortalité à Nice concernent donc  l’installation du tout-à-l’égout à partir de 1892.

Auparavant, des canaux, souvent à ciel ouvert, parcouraient la ville, comme le canal de la Boucherie, pour finir par se jeter dans le Paillon ou la mer. Au XIXe siècle, la municipalité fait peu à peu recouvrir les égouts à ciel ouvert, mêlant bien souvent eau pluviale et eaux ménagères et dégageant des odeurs pestilentielles peu prisées des habitants, moins encore des hivernants en villégiature.

En 1861, le conseil d’hygiène publique déplore la situation à Nice, surtout dans les vieux quartiers : « les cours des maisons sont de véritables cloaques où de chaque étage on jette les ordures ménagères ainsi que les eaux grasses des cuisines et cela du matin au soir ». Le conseil municipal approuve donc le dépavage et la réalisation d’un canal principal sous les rues Droite et du Sénat pour recevoir les eaux pluviales avec des canaux secondaires.

Entre 1864 et 1867, l’assainissement du secteur du port se poursuit avec la création d’un égout sous les rues Ségurane, du Paillon, Lunel et Boyer.

En rive droite du Paillon l’assainissement est d’autant plus indispensable que les canaux d’irrigation des propriétés rurales s’écoulent depuis les collines Les travaux de l’égout collecteur des rues Grimaldi et Masséna débouchant à la mer sur la Promenade des Anglais sont adjugés en mai 1862 et, désormais, dans les nouveaux quartiers, l’assainissement va systématiquement de pair avec l’ouverture des nouvelles voies. Les immeubles modernes se dotent peu à peu de latrines avec un réseau de tuyauterie en grès.

Albert Calmette en défenseur des réseaux d’égouts contre les maladies, caricature de Moloch parue dans Chanteclair, 1908. Académie de médecine

Planche extraite de l’album Égouts de Nice réalisé par le service d’assainissement de la ville de Nice, début XXe
Archives Nice Côte d’Azur, 1 Fi 126

Entretien du réseau d’égouts sous le boulevard Gambetta, 1941, cliché Ville de Nice
Archives Nice Côte d’Azur, 1064 W 537

L’eau potable

La mesure la plus spectaculaire dans le recul de la mortalité, outre l’installation du tout-à-l’égout,  est le branchement des immeubles sur le réseau général d’eau potable à partir de 1892 : les épidémies de fièvre typhoïde de 1892 et 1898 démontrent les progrès qui restent à accomplir. L’analyse bactériologique des eaux de puits constitue une des tâches essentielles du Bureau d’hygiène qui multiplie, au tournant du siècle, les inspections sanitaires assorties d’obligations de raccordement.

L’adduction des eaux de la Vésubie va permettre l’extension du réseau d’eau potable dans des quartiers où, seuls, puits et fontaines permettaient de subvenir aux besoins de la population. En 1904, le docteur Balestre envisage le recours à l’ozonisation de l’eau potable afin de la préserver des maladies hydriques (choléra, typhoïde). La première usine ouvre le 1er novembre 1907 au quartier Bon-Voyage, traitant 22 millions de litres par jour.

Lors du XVe Congrès national de la propriété bâtie à Nice, du 3 au 11 avril 1911, le docteur Balestre peut enfin déclarer : « Il est une maladie qui est pour ainsi dire la mesure de la salubrité d’une cité, c’est la fièvre typhoïde, qui, avec de l’eau pure et de bons égouts, doit disparaître et ne peut plus se produire que par le fait des imprudences individuelles ».

Visite de presse de l’usine de Rimiez sous la direction du docteur Grinda et d’Ancel, ingénieur de la Compagnie générale des Eaux. Article paru dans le Petit Niçois du 5 mai 1910.

La rue de la Providence dans le Vieux-Nice : enfants jouant autour de la fontaine qui sert également de lavoir, carte postale Lévy-Neurdein (Paris), fin XIXe-début XXe.
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 2145

Les logements proprets de la cité d’urgence de l’Ariane en 1956, cliché Ville de Nice.
Archives Nice Côte d’Azur, 1064 W 112

Résorption de l’habitat insalubre

Si la qualité des eaux est primordiale, celle de l’habitat n’est pas à négliger. Le docteur Balestre, dans le même Congrès de 1911, insiste sur la différence de taux de mortalité dans la partie agglomérée (vieille ville, port, Notre-Dame, Carabacel) et la partie de la rive droite (Buffa, Baumettes) aux larges voies et aux nombreux jardins. Il en tire les conclusions suivantes : à une surface utile double correspond une mortalité diminuée de moitié, les rues étroites et les maisons trop élevées sont propices à la tuberculose qui a une prédilection pour les logis obscurs et mal aérés. En 1908-1909, sur 9 décès dus à la tuberculose, 8 sont en rez-de-chaussée ou au premier étage. Les décès sont nombreux au rez-de-chaussée, au voisinage de la rue ou des cours intérieures, alors que leur nombre diminue au fur et à mesure que l’on monte dans les étages ; toutes les classes sociales sont touchées, alors que la typhoïde s’en prend aux plus défavorisés.

Un immeuble (ou ses parties communes) est considéré comme insalubre si son état ou de ses conditions d’occupation le rendent dangereux pour la santé de ses occupants ou du voisinage. L’insalubrité de souci quant à la salubrité et à la sécurité du bâtiment (structure, étanchéité et isolation thermique), de risques sanitaires particuliers et sécurité (plomb, amiante, réseau d’électricité ou de gaz…), d’un problème lié aux équipements collectifs (dispositifs d’évacuation des déchets, des eaux usées et raccordement), de l’usage et de l’entretien (usage des lieux, activités nuisibles, propreté, maintenance légère, présence d’animaux nuisibles comme des insectes, rongeurs…).

A Nice, l‘enquête sanitaire menée en 1908-1909 par le bureau d’hygiène municipal recense 60 logements insalubres sur le territoire communal dont 71 % dans les îlots du Vieux-Nice abritant les plus déshérités, pêcheurs niçois du Malonat ou immigrés italiens, des rues Rey et des Serruriers. Des familles nombreuses s’entassent en contrebas de rues qui sont de véritables cloaques, dans d’anciennes échoppes d’une ou deux pièces en rez-de-chaussée où seule la porte laisse filtrer la lumière : sol en terre battue, pas de chauffage, ni d’eau courante, ni de lieux d’aisance.

Après la Première Guerre mondiale, la municipalité s’inquiète des dépôts d’immondices du Vieux-Nice, à l’angle de la ruelle Rey et la rue des Serruriers, ou dans le Pertus. Les populations reléguées dans ce quartier sont stigmatisées pour leur manque d’hygiène, spécifiquement les « ménages étrangers » – c’est-à-dire italiens : « ces gens là ne sont pas des nôtres » se plaint le conseiller municipal Icart. Dans les années 1920, d’aucuns, comme le conseiller général Jean-Baptistin Caillet, recommandent, afin de laisser entrer dans le quartier l’air et la lumière, la pioche et la cognée qui feraient tomber « des immeubles si dépourvus de tout, si sordides, si noirs, si saturés, qu’aucune réfection n’est possible ».
En juin 1949, l’architecte H. Guidetti présente son « plan d’embellissement du Vieux-Nice » prévoyant l’aménagement d’un plateau sportif sur l’îlot le plus dégradé, rue des Serruriers. Le projet architectural du cabinet Dikansky et Février pour les rues Saint-Joseph et de la Croix est approuvé en 1958, les travaux de démolition et d’assainissement menés entre 1961 et 1965, et les anciens habitants relogés dans les des cités d’urgence à Bon-Voyage ou l’Ariane avant la construction des grands ensembles de logements sociaux de Nice-Nord et Nice-Est. Le tout à l’égout arrive ; des appartements modernes « tout confort » s’élèvent donnant sur une cour lumineuse et aérée où les nouveaux locataires peuvent garer leur automobile !

En 1976, c’est le bidonville de la Digue des Français, principalement peuplé de travailleurs nord-africains, qui est détruit. Les autorités dénombrent encore à la même époque près de 20.000 logements insalubres sur le territoire communal.

4. Les médecins hygiénistes à Nice

Le médecin, aux XIXe et XXe siècles, s’impose comme une figure respectée. On ne se contente pas de recourir à ses services pour guérir lorsque la maladie a frappé mais on l’associe également à la décision, comme fonctionnaire ou comme élu. Les électeurs font souvent confiance à ces savants notables pour diriger les communes rurales ou représenter leurs intérêts au Conseil général ou à la Chambre de députés. A Nice même, on compte toujours plusieurs médecins au conseil municipal.

Le docteur Albert Balestre (1850-1922)

Albert Balestre,médecin-chef de l’hôpital Saint-Roch, a été le premier adjoint du maire de Nice, François Alziary de Malausséna, entre 1886 et 1896 et conseiller général de Nice-Est. Il est également employé de la Ville dont il dirige le bureau municipal d’hygiène. En 1933, la Ville de Nice lui a donné une rue, parallèle à la rue Lépante.

 

Rapport du docteur Albert Balestre sur l’assainissement de Nice, 1887. Bibliothèque nationale de France

Le village de Carros sous le mandat du docteur F. Barbary, carte postale, entre-deux-guerres.
Archives Nice Cote d’Azur, 10 Fi 1573

Le docteur Fernand Barbary (1867-1951)

Médecin chef du dispensaire d’hygiène-sociale de la Société de secours aux blessés à Nice, chef du poste sanitaire international de Vintimille en Italie (1910-1911 et 1914-1917), membre du Comité national de défense contre la tuberculose, inspecteur départemental des services d’hygiène des Alpes-Maritimes, maire de Carros, le médecin bordelais Fernand Barbary a fait de la lutte contre les épidémies son combat de tous les instants.

Élu à l’Académie de médecine le 26 juin 1928, titulaire de nombreuses décorations (légion d’honneur, médaille d’or des épidémies, officier de l’Instruction publique, grand officier du Nicham Iftikar, chevalier de la Couronne d’Italie, chevalier de Saint-Charles et commandeur de Saint-Sava, etc.), le docteur Barbary a été maire de Carros de 1921 à 1945. Auteur en 1927 d’un essai intitulé : Un village modèle. Essais d’organisation rurale réunissant les éléments de l’hygiène publique et de l’hygiène social, il a œuvré à en mettre les principes en pratique dans les travaux d’assainissement de sa commune.

Le docteur Édouard Grinda (1886-1959)

Après des études de médecine à Paris, ce Niçois devient docteur en médecine puis chirurgien en chef de l’hôpital de Nice.

Adjoint au maire de Nice Honoré Sauvan (1896-1912), républicain de gauche, le docteur Grinda s’est illustré par les améliorations apportées sous son impulsion à l’équipement sanitaire de la ville, en la dotant notamment de l’hôpital Pasteur, construit selon ses propres conceptions, et en faisant entreprendre des travaux d’assainissement urbain qui mettent un terme aux épidémies de typhoïde.

Au lendemain de la première guerre mondiale, où il sert comme chirurgien-major, il se présente aux élections législatives de novembre 1919 sur la liste de l’union républicaine démocratique et s’inscrit au groupe de l’action républicaine et sociale. Réélu à la Chambre en mai 1924 puis en avril 1925, il exerce en parallèle le mandat de conseiller général de Beausoleil. Promoteur des assurances sociales au Parlement,  Édouard Grinda est aussi un éphémère ministre du Travail du 8 décembre 1930 au 22 janvier 1931. Renonçant à poser sa candidature aux élections de 1932, le docteur Grinda abandonne son siège à Jean Médecin, maire de Nice.
La Ville de Nice lui a donné une avenue, le long de la Victorine.

 

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Bibliographie

Généralités

  • BARRY (Stéphane) et GOUBERT (Jean-Pierre), « Épidémies et sociétés dans le monde occidental. XIVe-XXe ». In: Revue Sociologie Santé, n° 22, juin 2005.
  • BOURDELAIS (Patrice), Les Épidémies terrassées. Une histoire de pays riches, La Martinière, 2003.
  • FLAHAUT (Antoine) et ZYLBERMANN (Patrick), Des Épidémies et des hommes, La Martinière, 2008.
  • GUALDE (Norbert), Les Épidémies racontées par la littérature, L’Harmattan, 2016.
  • GUALDE (Norbert), Les Microbes aussi ont une histoire, Empêcheurs de penser en rond, 2003.
  • HILDESHEIMER (Françoise), Fléaux et sociétés de la Grande Peste au choléra. XIVe-XIXe, Hachette, 1993.
  • MUSSAT (Louise), « L’humanité a toujours vécu avec les virus ». In: CNRS. Le Journal, 2020 [en ligne].
  • SOURNIA (Jean-Charles) et RUFFIÉ (Jacques), Les Épidémies dans l’histoire de l’homme : essai d’anthropologie médicale, Flammarion, 1999.
  • SOURNIA (Jean-Charles), Histoire de la médecine, La Découverte, 2004.

Peste

  • AUDOIN-ROUZEAU (Frédérique), Les Chemins de la peste. Le rat, la puce et l’homme, Taillandier, 2007.
  • BARRY (Stéphane) et GUALDE (Norbert), « Peste noire : La plus grande épidémie de l’histoire ». In: L’Histoire, n° 310, juin 2006.
  • BIRABEN (Jean-Noël), Les Hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, Mouton, 1975-1976, 2 vol.
  • DELUMEAU (Jean), La Peur en Occident (XIVe-XVIIIe siècles). Une cité assiégée, Fayard, 1978.
  • GENET (Jean-Philippe), « La peste noire, une catastrophe naturelle ? ». In: L’Histoire. Les collections, n° 86, janvier-février 2020.
  • HILDESHEIMER (Françoise), La Terreur et la pitié. L’Ancien Régime à l’épreuve de la peste, Publisud, 1990.
  • LUCENET (Monique), Les Grandes pestes en France, Aubier, 1985.
  • Exposition, Paris, Musée des arts et traditions populaires, Saint Sébastien, rituels et figures, Réunion des musées nationaux, 1983.

Choléra

  • BOURDELAIS (Patrice), « Quand le choléra frappait l’Europe ». In: L’Histoire, n° 145, juin 1991.
  • BOURDELAIS (Patrice), DEMONET (Michel) et RAULOT (Jean-Yves), « La marche du choléra en France : 1832-1854 ». In: Annales. Économies, sociétés, civilisations. 33ᵉ année, n° 1, 1978, p. 125-142.
  • BOURDELAIS (Patrice) et DODIN (André), Visages du choléra, Belin, 1987.
  • BOURDELAIS (Patrice) et RAULOT (Jean-Yves), Une peur bleue. Histoire du choléra en France, Payot, 1987.
  • LEFEBVRE (Thierry), « Maupassant, le choléra et… le phénol [Question LXXXVIII, Pharmacie et littérature] ». In: Revue d’histoire de la pharmacie, 85ᵉ année, n° 316, 1997, p. 471-472.
  • WEITZEL (Thibault), Le fléau invisible, la dernière épidémie de choléra en France, éditions Vendémiaire, 2011.

Variole

  • DARMON (Pierre), Variole, inoculation, vaccine, Perrin, 1985.

Grippes

Médecins, hygiénisme et santé publique

  • BERGERON (Louis), BOURDELAIS (Patrice) et FAURE (Olivier), Les Nouvelles pratiques de santé (XVIIIe-XXe siècles), Belin, 2005.
  • BERGERON (Louis) et BOURDELAIS (Patrice), Les Hygiénistes : Enjeux, modèles et pratiques (XVIIIe-XXe siècles), Belin, 2001.
  • DARRICAU-LUGAT (Caroline), « Regards sur la profession médicale en France médiévale (XIIe-XVe) ». In: Cahiers de recherches médiévales, n° 6 | 1999.
  • FAURE (Olivier), Les Français et leur médecine au XIXe siècle, Belin, 1993.
  • MURARD (Lion) et ZYLBERMAN (Patrick), L’Hygiène dans la République. La santé publique en France, ou l’utopie contrariée (1870-1918), Fayard, 1986.
  • MURARD (Lion) et ZYLBERMAN (Patrick), « Experts et notables. Les bureaux municipaux d’hygiène en France (1879-1914) ». In: Genèses, 10, 1993. Municipalismes, sous la direction d’Alban Bensa, p. 53-73.

Nice et Provence

Outils pédagogiques

À lire et regarder en classe ou à la maison

Cycle 2

  • Robert Browning, ill. par Kate Greenaway, Le joueur de pipeau d’Hamelin, École des loisirs, 1979
  • François Mathieu, ill. par May Angeli, Le joueur de flûte de Hamelin, Sorbier, 2008
  • Un film d’animation de Jean-Philippe Pollien et Caroline Puig-Grenetier, La Peste de 1346, Les Films de la découverte, Big company, Cap Canal, France Télévisions, 2014

Cycle 3

  • D’après les frères Grimm, ill. par Michael Morpurgo, Le joueur de flûte de Hamelin, Larousse, 2017
  • Frances H. Burnett, ill. par Rozier-Gaudriault, Le jardin secret, Gallimard jeunesse, 2010.
  • Patrick Lewis, ill. par Roberto Innocenti, La Maison, Gallimard jeunesse, 2010.
  • Éric Maguin, ill. par Thibaud Guyon, Sire Nicolas et la peste noire, École des loisirs, 2010
  • Un dessin animé de Jacques Azam, C’est quoi une épidémie ?, Milan Presse, France Télévisions, 2014
  • Un dessin animé de Jacques Azam, C’est quoi une pandémie ?, Milan Presse, France Télévisions, 2014
  • Un dessin animé de Jacques Azam, Ça veut dire quoi mettre en quarantaine ?, Milan Presse, France Télévisions, 2020
  • Un dessin animé de Jacques Azam, Comment fabrique-t-on un vaccin ?, Milan Presse, France Télévisions, 2020

Cycle 4

  • Paule Constant, ill. par Barroux, Des chauves-souris, des singes et des hommes, Gallimard Jeunesse, 2018.
  • Guillaume Guéraud, Plus de morts que de vivants, Éditions du Rouergue, 2015.
  • Jack London, La Peste écarlate, 1912.
  • Flore Vesco, L’Estrange malaventure de Mirella, École des loisirs, 2019.
  • Un film d’animation de Tania Chytil, Yann-Olivier Wicht, Qu’est-ce qu’un microbe ?, TSR.CH, 2017
  • Un film de Jean-François Peralta, #Virus : retour sur les grandes épidémies de l’histoire,  France.tv Studio, 2020

Au lycée et après

Adaptation cinématographique par Luis Penzo, 1992.

  • Jean Giono, Le Hussard sur le toit, Gallimard, 1951.

Adaptation cinématographique par Jean-Paul Rappeneau avec Juliette Binoche, Olivier Martinez, François Cluzet, 1995.

  • Nina Berberova, Zoïa Andreevna, Actes sud, 1999.
  • Fred Vargas, Pars vite et reviens tard, Viviane Hamy, 2001.

Adaptation cinématographique par Régis Wargnier, 2007.

  • Patrick Deville, Peste & Choléra, Seuil, 2012.
  • Paule Constant, Des chauves-souris, des singes et des hommes, Gallimard, 2016.

Chronologie

1347-1348

Peste Noire

1379

Mort à Voghera (Lombardie) du médecin montpelliérain [saint] Roch

1481

Jean Baleison achève la décoration de la chapelle Saint-Sébastien de Venanson.

1491

Les artistes piémontais Jean Baleison et Jean Canavesio décorent la chapelle Saint-Sébastien de Saint-Etienne de Tinée.

1538

Regroupement au sein de l’hôpital Saint-Eloi de plusieurs anciens hospices niçois

1580-1581

Nouvelle épidémie de peste à Nice

26 février 1581

Création du « Petit conseil de la Ville »

1614

Création à Nice d’un Sénat dont le président est aussi Magistrat de santé

1630-1631

Nouvelle épidémie de peste à Nice

1631-1632

Érection d’une chapelle Saint-Roch et d’une chapelle Sainte-Rosalie à Nice

1632

L’archiconfrérie de la Sainte-Croix cède à la Ville de Nice l’administration de l’hôpital Saint-Roch et Saint-Eloi

1669

Construction du nouveau lazaret des ports de Nice et Villefranche

1720

Peste de Marseille

1747

Épidémie de variole à Nice et Grasse

1783

Déplacement des cimetières de Nice sur la colline du Château

1799-1800 (an VIII)

Épidémie de typhus parmi les troupes françaises du général Championnet à Nice

1801-1802

Épidémie de variole dans la vallée de la Tinée

1817

Épidémie de choléra en Inde

1832

Épidémie de choléra à Londres et Paris ; publication de l’Essai sur le cholera morbus du docteur Pierre Richelmi à Nice

25 avril 1832

Le conseil de ville fait vœu de construire une église à la Madone des Grâces si la ville est épargnée par le choléra

Juin-septembre 1835

Épidémie de choléra à Nice

1849

Le docteur Lefebvre ouvre une maison de santé au Lazaret

15 août 1852

L’évêque de Nice Mgr Galvano inaugure l’église Saint-Jean-Baptiste dite du Vœu

1855-1856

Nouvelle épidémie de typhus à Nice

1859

Ouverture de l’hôpital Saint-Roch, place Defly

1864

Épidémie de variole sur le littoral maralpin

1865

Mort à Nice du tsarévitch Nicolas des suites de la tuberculose

1879

Le baron Roissard du Bellet installe un établissement médical pour enfants tuberculeux dans l’ancien fort Thaon

Été 1884

Nouvelle épidémie de choléra à Nice (219 morts)

1886

Création à Nice d’un bureau municipal d’hygiène dirigé par le docteur Albert Balestre

1892 et 1898

Nouvelles épidémies de typhus à Nice

1898-1905

Grande épidémie de variole à Nice

1902

La vaccination contre la variole devient obligatoire

1903

Le docteur Albert Pégurier crée le dispensaire antituberculeux de Sainte-Agathe à Riquier

1907

Ouverture de l’usine d’ozonation de l’eau potable de Bon-Voyage

1908

Achat par la Ville du monastère de Saint-Pons pour construire un nouvel hôpital

1910-1911

Épidémie de choléra en Italie

1918-1919

Épidémie de grippe espagnole

1920

Création en France d’un ministère de l’Hygiène, de l’Assistance et de la Prévoyance sociale

1928

Les docteurs Calmette  et Guérin mettent au point un vaccin contre la tuberculose (BCG)

6 juin 1937

Le président Albert Lebrun inaugure l’hôpital Pasteur à Nice

1938

Érection d’un monument à Albert Calmette face à l’hôpital Saint-Roch

1945

Dernière épidémie de peste en France (Corse)

1980

Éradication de la variole dans le monde

1984

Premier cas de sida à Nice

1988

Inauguration de la station d’épuration de Nice-Ferber

13 mars 2020

Première victime du coronavirus à Nice