François Grosso, philanthrope niçois

Le nom de Grosso est bien connu à Nice. Une artère centrale Nord-Sud porte son nom et son monument funéraire, au cimetière du Château, domine la ville.

François Grosso, le philanthrope

François Grosso était né à Nice, le 22 mars 1847, fils d’Étienne et son épouse Augustine (née Balestre), alors simples journaliers, à la paroisse du Port. Il poursuivit une scolarité au petit séminaire avant d’être employé dans un commerce d’huile réputé, la maison Gal. Au décès de son père il reprit son activité et devint courtier maritime jusqu’à la mort de sa mère, en 1872. Il reprit alors, avec son frère, la direction de la maison de graineterie « veuve Augustine Grosso », qui allait devenir une des plus importantes de la région. « Mais ce commerce il l’élargit bien vite. Il frétait des bateaux, les chargeait de blé, aussi bien que de vins ou de bois ; il les faisait repartir avec des cargaisons de tuiles, de jarres de Vallauris ou de tonneaux d’huile. Il n’était pas question pour lui de vendre du fret ; il travaillait pour son propre compte, acquérant puis revendant toutes les marchandises qu’il faisait naviguer, c’est un négociant dans la pleine acception du terme. Et ce négoce était si important que le quai où ses bateaux se succédaient était couramment appelé quai Grosso ! ».

François Grosso a également marqué de son empreinte la juridiction consulaire niçoise, en tant que juge, mais surtout comme président du Tribunal de commerce (à compter de la fin 1894), où il fut l’initiateur des audiences publiques de conciliation. « Homme indépendant par caractère et par situation de fortune, ne pratiquant plus aucun commerce », il était apprécié et ses décisions comprises car « très versé néanmoins dans toutes les questions commerciales et maritimes ». Son règlement des usagers du port de Nice s’est imposé à tous.
Armateur, mais aussi directeur-fondateur de la Caisse d’Épargne, membre fondateur du Mont-de-piété de Nice, trésorier, pendant dix ans, de l’association des Dames françaises de la Croix-Rouge, président honoraire des sociétés de secours mutuels (« l’Assomption » et « la Ségurane »), délégué des Alpes-Maritimes à l’Exposition universelle de 1900, président du Tribunal de commerce durant de longues années, François Grosso fut un acteur fondamental de l’essor économique et social de sa ville natale. Pourtant, c’est au titre de « donateur de l’Instruction publique » qu’il fut fait chevalier de la Légion d’honneur en 1933. Son dossier d’attribution précise : « M. Grosso, ancien président du Tribunal de commerce de Nice, a fait don à la ville de Nice de sa fortune tout entière en vue de la création de la Maison de la Mère et de l’Enfant. Ce geste d’une haute portée sociale lui fait le plus grand honneur ». Grand mécène, il contribua aussi à enrichir le musée Masséna, aida l’Acadèmia Nissarda et, surtout, finança la transformation de la place Masséna, « œuvre d’embellissement à laquelle le bienfaiteur de la ville témoigna toujours une vive sollicitude » – participant à l’achat des deux fontaines dont celle de Janniot sur la future place Masséna qui devait être terminée pour l’été 1940…

Archives Nice Côte d’Azur, 1 Fi 118/1

En 1932, en effet, il avait fait don à la Ville de la majeure partie de sa fortune sous la forme de neuf immeubles et des titres ; il compléta la donation en 1935 avec l’appartement du 2 rue de la Préfecture, où il s’éteindra, et des actions immobilières, tout en faisant de Nice, sa légataire universelle.

C’est pourquoi le Conseil municipal, par délibération du 1er août 1935, lui donne un boulevard, honorant ce généreux donateur de son vivant : « pour manifester sa gratitude d’une façon immédiate décide que de la promenade des Anglais, bordant un des plus grands et des plus beaux immeubles que nous tenons de la générosité de M. et Mme François Grosso, part un boulevard qui sera un des plus importants de la ville. Il emprunte d’abord le sol du passage de l’Élysée et sera appelé boulevard François-Grosso ».

Portrait de François Grosso

« Chronique locale, élection au Tribunal de commerce », Le Petit Niçois, 25 novembre 1894, page 1.

François Grosso meurt le 25 juin 1939 à 23 heures, en son domicile de la rue de la Préfecture. Pour la presse locale, c’est « un des premiers industriels de notre ville qui disparaît » ; « Le plus vieux témoin de l’essor de notre ville » ; « retiré des affaires, consacrant son temps et sa fortune aux bonnes œuvres » ; possédant « une fortune considérable grâce à son travail, ses initiatives heureuses, son sens de l’économie très louable »
Ses obsèques ont lieu le 28 juin 1939 en l’église Saint-François de Paule et il est enterré au cimetière du Château, dans la tombe élevée pour ses enfants.

 

L’œuvre de Joseph Garibaldi, vigie du cimetière du Château

Cette immense sépulture de marbre est l’œuvre d’un statuaire originaire de Carrare, médaillé à l’exposition de Paris en 1889, Joseph Garibaldi, sur les instructions du commanditaire. D’un réalisme descriptif impressionnant, elle a été érigée en 1894, après le décès du second enfant de la famille, Edmond (mort à l’âge de quatre ans le 2 avril 1894). François Grosso et son épouse y figurent, encadrant leurs deux enfants en médaillon – Blanche était morte le 1er juillet 1885, à l’âge de 9 ans.

À l’occasion de son édition de la Toussaint 1895, Le Petit Niçois y consacre un long article, illustré d’un dessin, décrivant le tombeau avec force détails. « Sur une base de 3 m. de large sur 2 d’enfoncement, repose un sarcophage où sont ciselés en relief deux magnifiques médaillons reproduisant le buste de la jeune Blanche Grosso âgée de 10 ans, et celui d’Edmond Grosso, mort à 4 ans. On nous les dit d’une parfaite ressemblance. Une énorme couronne, d’un travail remarquable, surmonte le sarcophage. (…). Une colonne brisée surmonte la couronne. Les enfants décédés des époux Grosso y sont représentés en grandeur naturelle, sortant des nuages ; à leurs pieds une colombe tenant dans son bec un ruban avec cette inscription : « Espérez ! Vous retrouverez ceux que vous avez chéris ! ». Sur le haut, une colonne enveloppée par une masse de nuages d’où s’envole un ange de 2,50 m., symbolisant le Silence, qui, par son attitude, exhorte au recueillement. Deux grandes statues de 2 m. ornent les deux côtés de la base. À droite, le père est accoudé dans l’attitude de la douleur ; à gauche, la mère, les mains jointes, porte son regard vers le ciel. La ressemblance des statues est parfaite. On ne saurait demander plus à un artiste. Ce monument est une véritable œuvre d’art qui constitue un embellissement pour le cimetière du Château. Il a été composé dans tous ses détails par monsieur François Grosso lui-même. L’exécution est due à monsieur Joseph Garibaldi de Carrare, professeur de sculpture, qui a obtenu plusieurs médailles à Paris, en 1889 ».

Tombeau de la famille Grosso

« La Toussaint et le jour des morts », Le Petit Niçois, samedi 2 novembre 1895, page 2.

Monumental édifice au classicisme baroquisant et à la symbolique évidente (couronne de fleurs, ancre brisée), le tombeau familial semble raconter une histoire, une scène tragique. Les époux Grosso figurent de part et d’autre du sarcophage : madame porte son regard vers le ciel, vers l’espérance donc, symbolisée par un ange qui entraîne ses enfants défunts ; monsieur baisse les yeux et serre son chapeau, dévasté par les chagrins successifs. Ce tombeau révèle le contraste entre la vie terrestre : réalité des personnages qui semblent vivants, tant chaque détail de leur tenue vestimentaire est sculpté minutieusement (les plis du gilet de François Grosso, l’intérieur de son couvre-chef…), et l’au-delà. L’ange, un doigt fluet sur la bouche (prônant la quiétude), qui domine à une hauteur de près de 5 mètres est porteur d’espoir, même s’il paraît en équilibre instable…
Plus que centenaire, le tombeau défie les outrages du temps et, surplombant non seulement le cimetière mais également la ville, en paraît le bienveillant protecteur.