Nouvelles entrées d’archives et travaux d’entretien menés dans notre bâtiment nous incitent à nous pencher sur nos sols…
Dehors : des trottoirs de luxe
Les Archives de Nice procèdent à une veille régulière sur les catalogues de vente des libraires d’ancien afin de faire rentrer dans leurs collections iconographiques des documents (affiches, estampes, photographies) susceptibles de venir enrichir les fonds d’archives publiques régulièrement versés par les services de la Ville et de la Métropole.
Ainsi, nous avons, en janvier, procédé à l’acquisition de trois planches de dessins originaux de l’architecte strasbourgeois Victor-François Hugelin (1826-1893) – issu de la célèbre famille Hugelin de potiers, céramistes, faïenciers et poêliers – auteur des pavements installés à Nice vers 1860 sur les trottoirs des principaux lieux touristiques de Nice (boulevard et quai du Pont-Vieux [Jean-Jaurès], rues des Terrasses [Raoul-Bosio] et Saint-François-de-Paule, quais des Phocéens [Max-Gallo] et du Midi [États-Unis]).
Les planches, issues du fonds d’atelier de cet artiste, viennent très heureusement compléter les fonds d’archives publiques versés par les services techniques municipaux.
Pavements mosaïque en petits galets.
Archives Nice Côte d’Azur – Ville de Nice, 15 Fi 12
Il ne reste plus rien aujourd’hui de ces beaux pavements d’Hugelin, heureusement immortalisés sur un cliché de l’album Donis conservé à la bibliothèque du chevalier de Cessole.
Le boulevard du Midi avec les pavements Hugelin, photographie issue de l’album Donis, 1862.
Bibliothèque du chevalier de Cessole
Dans le même temps, dès la fin du XIXe siècle, des commerçants ont cherché à se démarquer en créant des enseignes en mosaïque : Victor Charreyre fait incruster une inscription en mosaïque dans l’aire de ciment du trottoir au devant de son magasin, 44 quai Saint-Jean-Baptiste, en 1891 ; en 1907, plusieurs commerçants de l’avenue de la Gare [Jean-Médecin] font placer une enseigne mosaïque sur le trottoir devant leur magasin (Nougarède, le bijoutier Raibaudi, J. Bonnin, L. Beluffi, J. Kandler, H. Orlhac, L. Dupuy, Henri Siton) et deux enseignes mosaïques sont placées sur le trottoir devant la salle des Dépêches du journal « L’Éclaireur ».
Mais la commodité, notamment pour la circulation automobile, va pousser certains propriétaires, et non des moindres, à remplacer par un dallage en ciment les mosaïques en pierre des trottoirs, ainsi, en 1901, le prince d’Essling, devant sa villa [Masséna], sur la promenade des Anglais !
Plus tard, dans les années 1930-1940, plusieurs établissements (commerces, cinémas, hôtels, restaurants) demandent à aménager des « trottoirs de luxe », rue Alphonse-Karr, rue Maccarani, rue Maréchal-Joffre, avenue Jean-Médecin, promenade des Anglais ou avenue des Phocéens…
Dedans : des vestibules à la vénitienne
Par ailleurs, en février, les visiteurs de la villa Les Palmiers, siège du service des Archives, ont pu être surpris qu’un chantier d’entretien du terrazzo du vestibule leur barre l’accès ordinaire au service : en effet, durant près de trois semaines, des mosaïstes ont procédé à la reprise des fissures de ce sol centenaire, datant de la rénovation de la villa pour le milliardaire argentin Édouard Soulas, à partir de 1924.
Le protocole d’intervention était très rigoureux :
- Relevés photographiques des zones endommagées et fissurées.
- Démolition limitée aux parties détachées et non plus solides, à la main, avec marteau et burin.
- Premier remplissage avec une chape à base de sable et de chaux, jusqu’à 1,5 cm du niveau fini.
- Remplissage final sur la chape encore humide, avec un mortier à base de chaux, du sable, de la poudre de marbre et des grains de marbre ou des tesselles de mosaïque pour imiter le motif du sol en terrazzo.
- Semis des grains de marbre sur du mortier encore frais, battu et roulé selon les techniques anciennes.
- Séchage des réparations pendant 7 à 10 jours.
- Petites fissures, de 1 mm, comblées avec un mélange de chaux blanche, huile de lin et de pigments pour se rapprocher de la couleur d’origine.
- Fissures de plus de 2 mm légèrement creusées pour y insérer le mortier et les grains de marbre.
- Micro-ponçage sur l’ensemble du sol afin d’uniformiser les réparations avec le sol d’origine et de lui donner un aspect plus homogène.
Au fil du chantier :
L’auteur du granito et des mosaïques de la villa Les Palmiers n’est pas connu mais le style en est très proche, comme tout le reste de la décoration, de celui de la villa Monique, première maison de Soulas à Nice.
Et on ne peut s’empêcher de le rapprocher de l’œuvre laissée par les frères Pellarin, à Nice. Humbert (1878-1960), Antoine (1881-1964), Placide (1883-1943) et Ferdinand (1886-1933) Pellarin sont des mosaïstes installés à Riquier. Spécialistes du terrazzo, des mosaïques romaines et vénitiennes, ils arrivent à Nice en 1903 de Sequals dans la région du Frioul (province d’Udine). Avant Nice, on leur doit la maternité de Nîmes et la grande infirmerie de l’arsenal de La Seyne. Ils sont présents sur les chantiers du Casino municipal de Nice, du Casino de Monte-Carlo et du Kursaal de San Remo, de la Préfecture des Alpes-Maritimes, du palais Carnolès à Menton ou encore de la Casa del More à Roquebrune-Cap-Martin.
Plusieurs décors (mosaïques et granito) leur sont attribués dans des hôtels ou immeubles niçois, travaillant beaucoup pour l’architecte Charles Dalmas : palais Donadei I et II (1902 et 1905), hôtels Riviera Palace, Hermitage et Winter, salons historiques de l’hôtel Westminster (1902), immeuble du 33 boulevard Raimbaldi (1908), etc.
À l’époque d’Édouard Soulas, les deux aînés Pellarin, naturalisés en 1920, sont devenus entrepreneurs de travaux au 60 rue Beaumont. Le troisième, Placide, a rejoint ses cousins – également mosaïstes – à Montpellier. Quant au plus jeune, Ferdinand Pellarin, naturalisé en 1927, il s’est installé 19 et 54 boulevard de Riquier pour perpétuer la tradition vénitienne. Avant son décès, il est au 69 quai Pasteur tandis que de grosses entreprises comme la société de revêtements, carrelages et mosaïques E.R.C.M., 42 avenue Saint-Barthélemy, s’emparent du marché.
Le sol du 33 boulevard Raimbaldi (mosaïste : Pellarin frères).
Cliché Service régional de l’Inventaire – Ville de Nice
Compatriotes des Pellarin et leurs voisins à Nice (ils se sont installés vers 1903 au 24 boulevard de Riquier), il faut citer les mosaïstes Zanussi, à qui on doit les sols de la villa Bell’Aria, du Bel’Respiro, du palais Meyerbeer, du palais du Soleil, du Grand Hôtel de Cimiez, de la villa Kerylos à Beaulieu ou du portique du musée de Menton (1906-1909). Avant son installation à Nice, Antonio Zanussi (1849-1911) avait été associé à la création du sol en mosaïque du cirque municipal d’Amiens, inauguré par Jules Verne en 1889, et à la restauration, en 1885, de la grande mosaïque de Lillebonne (Seine-Maritime) d’époque romaine, découverte en 1870, actuellement conservée au musée des Antiquités de Rouen.
Le sol de la villa Bell’Aria (mosaïste : Zanussi)
Cliché Service régional de l’Inventaire – Ville de Nice
C’est en effet par le savoir de ces mosaïstes et terrazzieri originaires de Sequals, ces Zanussi, Odorico (bien connu des Angevins et des Rennais), Pellarin, Facchina, Crovato… que cet art se développe, dans toute l’Europe, comme revêtement mural dans les édifices religieux et institutionnels puis des entrées d’immeubles, des monuments aux morts et la décoration d’intérieur. Ces mosaïstes ont développé leur art en créant l’école de la mosaïque de Spilimbergo dans le Frioul qui prendra un essor tardif et reconnue comme « école officielle de mosaïque » qu’à partir de 1922.
Terrazzo ou granito ?
Terrazzo et granito sont tous les deux composés de morceaux colorés de marbre, de granit, de verre, coquillages, voire de métal ou d’autres matériaux, de calibre 2/4 mm, 4/8 mm, 8/12 mm ou 12/16 mm, et dont la densité peut aller jusqu’à 70 %, qui sont incrustés dans un liant blanc ou teinté (traditionnellement la chaux, aujourd’hui ciment ou résine).
Dans le terrazzo (de l’italien : terrasse), les granulats sont semés en surface une fois le liant coulé au sol. Le terrazzo, plus noble, permet ainsi de varier les motifs et d’adapter la composition des granulats zone par zone.
- La première étape consiste à couler une chape mince de ciment (l’impasto), dans laquelle on incorpore de petits éclats de pierres. Leur calibre ne doit pas excéder 5 mm.
- La deuxième étape s’effectue dans la foulée : la chape fraichement coulée est recouverte d’un semis « vénitien » composé de granulats de calibre supérieur, permettant au revêtement de ne pas fissurer. Le tout est damé pour obtenir une épaisseur de 40 à 50 mm.
- La troisième étape consiste à poncer le sol sec pour le lisser. Le tout est ensuite poli pour mettre en valeur la brillance du sol.
Le terrazzo a généralement une apparence plus texturée et marbrée, les granulats étant souvent plus gros et plus variés que ceux utilisés pour le granito. Il est également souvent plus épais que le granito.
Dans le granito (de l’italien : petit grain), les granulats sont mélangés dans la masse qui est ensuite coulée au sol. Le granito est plus fragile et sujet aux fissures du fait de sa plus faible épaisseur et de l’absence de semis « vénitien » (gros éclats de pierre). Sa technique est bien plus simple et rapide en terme de mise en œuvre et plus économique que celle du terrazzo.
Pour aller plus loin
- DALLO (Roberte), Art déco. Une Méditerranée heureuse, Gilletta, 2015.
- PRÉDAL (Christophe), « Édouard Soulas, dernier propriétaire privé et grand amateur du classicisme à la française », Nice historique, numéro spécial La Villa Les Palmiers, 2024.
Découvrir l’école de mosaïque du Frioul












