En prélude à nos 850 ans et à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes,
nous rendons hommage à la première archiviste de Nice.
En 1934, à la fin du premier mandat de Jean Médecin, la Ville de Nice érige ses Archives municipales en service autonome et décide d’en confier les rênes à un archiviste professionnel, formé à l’École des Chartes.
Une archiviste-paléographe de bonne famille
Cet archiviste, ce sera une femme : Armance Royer, issue de la promotion 1931 de l’École des Chartes. Son état civil complet est « Marie Louise Élisabeth Armance ». Elle est née le 1er juillet 1907 à Grenoble et a donc 27 ans à son arrivée à Nice. Elle a, parmi ses ancêtres, un consul de Grenoble et un maire de Romans-sur-Isère. Très attachée à son Dauphiné natal, elle donnera, en 1933, à l’office du tourisme du Briançonnais une notice sur la collégiale de Briançon.
Côté « sage », elle compte, dans sa famille, plusieurs avocats ou magistrats et descend d’un receveur des Domaines du Roi sous l’Ancien régime. Le prénom d’Armance était celui de son arrière-grand-mère maternelle, Armance Bret.
Romans-sur-Isère : la collégiale Saint-Barnard, carte postale Paul Boyer (Romans), vers 1930.
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 4783
Le retable de Saint-Jude à l’intérieur du palais de justice de Grenoble, carte postale, XXe
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 3340
Côté « artiste », le grand-père paternel d’Armance, Hermann Blanc (1852-1909), Polytechnicien, avait, à sa majorité, démissionné de l’armée pour se lancer dans la musique et la peinture avant de reprendre une carrière d’ingénieur des travaux pour pouvoir nourrir sa famille. Quant à sa grand-mère maternelle, Béatrice Pellegrini (1846-1903), fille d’un des meneurs de l’insurrection de Gênes en 1849, elle avait mené une vie aventureuse, passant par l’Italie, Constantinople et Paris, auteure d’un roman (Madamigella di Cardeilhan) et d’une nouvelle (Une nuit sur le Bosphore), mariée une première fois avec un musicien renommé, Henry Ketten (1848-1883), puis divorcée… Le cartoonist new-yorkais Maurice Ketten (1875-1965) était donc un demi-oncle d’Armance Royer !
Royaliste, « vieille fille » comme on qualifiait les femmes célibataires de son temps, Armance Royer est une militante de l’Action française dont, dûment gantée et chapeautée, elle vend le journal à la sortie de la messe dominicale. Après-guerre, elle choisit de s’installer durablement à Nice, en faisant construire, en 1954, par l’architecte Théodore Arnulf, une villa au Mont-Boron Park avec sa sœur Marie-Madeleine (Rose).
Permis de construire de la maison d’Armance et Marie-Madeleine Royer au lotissement Mont-Boron Park. Façade principale dessinée par Th. Arnulf (1952-1954), architecte à Nice.
Archives Nice Côte d’Azur, 4 W 62
C’est son oncle paternel, Louis Royer (1888-1938), archiviste-paléographe, archiviste et bibliothécaire de la Ville de Grenoble de 1919 à 1938, qui est à l’origine de sa vocation. Grâce à lui, Armance Royer fait partie des pionnières dans le monde des Archives. Un an avant sa naissance, en 1906, Geneviève Aclocque était la première étudiante à entrer à l’École des Chartes. Mariée à un confrère et n’ayant pas trouvé d’emploi dans la fonction publique, elle continuera ses travaux en historienne indépendante. Il faut attendre trois années pour une nouvelle inscription féminine à l’École des Chartes, celle de la Genevoise Pauline Long, reçue à titre d’étudiante étrangère en 1909. La décennie suivante, celle de la mobilisation des hommes à la Grande Guerre, permet de nouveau à des femmes de se présenter au concours d’entrée.
Toutefois, les diplômées peinent à s’insérer dans le monde du travail : elles se marient, prennent le voile, et, plus rares, trouvent de l’emploi dans les ministères, comme adjointes dans des bibliothèques – elles peuvent passer le Diplôme Technique du Bibliothécaire créé en 1934 -, enseignantes du secondaire, attachées de recherche auprès du CNRS, mais pas dans le monde des archives qui reste très masculin dans l’entre-deux-guerres. Les deux exceptions sont Renée Jolivet, au ministère des Affaires étrangères, et Armance Royer, aux Archives de Nice !
À l’École des Chartes, Armance Royer a côtoyé le futur inspecteur des Archives de France René Gandilhon, le résistant déporté Pierre Daudet, la journaliste et romancière communiste Édith Thomas ou encore la secrétaire des Cahiers de civilisation médiévale Yvonne Labande-Mailfert.
Armance Royer et ses camarades de promotion en 2e année à l’École des Chartes, année scolaire 1928-1929.
Bibliothèque numérique de l’École des Chartes
La constitution du service des Archives de Nice
À la fin du XIXe siècle, archives et bibliothèque de la Ville de Nice avaient été installées dans un local faisant face à l’hôtel de ville, au 2 rue Saint-François-de-Paule. En 1928, les archives sont disjointes des collections d’imprimés (qui ont pris place dans la nouvelle bibliothèque instituée boulevard Dubouchage) lorsque le conservateur de la bibliothèque, Joseph Levrot, secondé par son adjointe Gilette Gauthier-Ziegler (1904-1981), archiviste-paléographe (prom. 1927), se charge de déplacer les fonds d’archives dans les locaux de la villa Masséna. La bâtisse vient en effet d’être acquise par la Ville et a vocation à abriter l’ensemble des collections constitutives de l’histoire de Nice : collections muséographiques, archives publiques, puis, à compter d’avril 1937, bibliothèque patrimoniale développée autour du legs du chevalier Victor de Cessole.
Façade de la villa Masséna.
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 521
Salle des portraits au musée d’art et d’histoire installé à la villa Masséna.
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 543
Profitant de cette dynamique culturelle qui voit naître le Centre universitaire méditerranéen, le musée d’art et d’histoire Masséna, le musée des Beaux-arts Jules-Chéret et la bibliothèque Dubouchage, Armance Royer entreprend donc de créer un véritable service d’archives, suivant les conseils de l’archiviste du département, Léo Imbert (1879-1969), organisateur de l’implantation des Archives départementales dans la chapelle de l’ancien Grand-Séminaire, à Cimiez, puis son successeur Ernest Hildesheimer (1912-2002). C’est à elle qu’incombe la tâche de mettre à l’abri les fonds, provisoirement hébergés dans les locaux des Archives départementales, rue Edith-Cavell, puis réinstallés de 1943 à 1945 dans la villa Yada, également à Cimiez – villa touchée par le bombardement du 26 mai 1944 mais sans dommage pour les documents. En 1945, les Archives municipales sont réimplantées à la villa Masséna, dans le pavillon d’entrée cette fois, les archives contemporaines étant, faute de place, entreposées vers 1951 dans les locaux du musée Chéret.
Avec sa petite équipe, parmi lesquels on notera les érudits Louis Cappatti (1886-1966) ou François Gaziello (1913-1986), Armance Royer fait, comme tous les archivistes de sa génération, porter ses efforts en priorité sur les archives anciennes (analysées pièce à pièce) et les collections d’imprimés (elle se rêvait bibliothécaire, comme il seyait aux jeunes filles chartistes).
Dès son arrivée à Nice, elle apporte aux historiens niçois – notamment le normalien Georges Doublet (1863-1936) -, son concours dans l’analyse des documents médiévaux. À la fin des années 1950, elle est également très impliquée dans la préparation des commémorations du centenaire de l’Annexion de 1860.
Vingt ans, après sa prise de fonction, elle est ravie de se voir proposer d’installer son service dans la villa Les Palmiers – même si elle doit la partager avec l’Institut européen des hautes études internationales, ancêtre du Centre international de formation européenne (CIFE).
Façade sud de la villa Les Palmiers au début des années 1950.
Archives Nice Côte d’Azur, 20 S 4 (fonds Falz-Fein)
Avec l’aide des ingénieurs du service des Bâtiments communaux, elle organise, entre 1961 et 1963, l’aménagement de la salle de lecture au rez-de-chaussée et, surtout, celui des magasins dans les anciennes chambres et salles d’eau de l’étage, les rayonnages étant supportés par des « poutrelles IPN ».
Le site de la cathédrale Sainte-Marie du Château en 1969.
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1969/1970 (fonds du service photographique municipal)
En dehors des Archives, Armance Royer est une des fondatrices de l’archéologie urbaine niçoise aux côtés d’un confrère avignonnais, Fernand Benoit (1892-1969), spécialiste de l’hellénisation du Midi. Tous deux s’intéressent aux premières découvertes faites à l’emplacement de l’ancienne cathédrale de Nice, dans les fouilles de la colline du Château. Les opérations de dégagement, dès 1949, sont l’œuvre d’Armance Royer, accompagnée par deux jeunes chartistes, Jacques Thirion (1924-2007) et Paul-Albert Février (1931-1991), ainsi que par quelques collaborateurs bénévoles.
« Si votre fille souhaite devenir archiviste »,
une « profession qui convient si bien à l’esprit intuitif et la patience de leur sexe »
suivez les précieux conseils d’Armance Royer !
Armance Royer prend sa retraite à l’âge de 65 ans en 1972 et c’est une autre femme qui lui succède, l’Arlésienne Mireille Massot, quittant la direction des Archives départementales des Hautes-Alpes pour gagner les rives de la Méditerranée.
Ayant profité une dizaine d’années de sa retraite, Armance Royer décède le 1er mai 1981 à Nice et est inhumée avec sa famille au cimetière Saint-Roch à Grenoble. Son nom a été donné à un carrefour du quartier Saint-Sylvestre.
En savoir plus
- Jean-Charles Bédague, Michelle Bubenicek, Olivier Poncet, Christine Bénévent et al., L’École nationale des chartes, Gallimard, 2020.
- Marc Bouiron, « Le développement de l’archéologie urbaine à Marseille et à Nice », Les nouvelles de l’archéologie [En ligne], 164 | 2021.
- Marianne Cailloux. Étudiantes à l’École des Chartes : les premières chartistes en formation de conservation et de documentation. AIDAinformazioni : Rivista di Scienze dell’informazione, 2018.
Armance Royer, chercheuse
- Positions de sa thèse d’École des Chartes (1931) : Étude sur les actes des comtes d’Albon et dauphins de Viennois (vers 1030-1349).
- En collaboration avec G. Doublet, « La piraterie dans les eaux de Nice, à la fin du XVe siècle », Nice historique, 1935.
- « L’enquête de Léopard de Fulginet sur les droits du comte de Provence à Nice, en 1333 », Nice historique, 1938-1941.
- « La pêche sur la côte des Alpes-Maritimes, contribution historique à une exposition », Nice historique, 1949-1950.
- « Le maréchal Masséna à Nice », Nice historique, 1951.
- « Les archives de la ville de Nice », Nice historique, 1955.
- « Les archives de la ville de Nice », Archívum. Revue Internationale des Archives, vol. XIII, 1963, p. 48-50
- « Un village de l’arrière-pays niçois : Roquebillière à la fin du Moyen Âge (d’après un registre du notaire secrétaire de la commune) », Bulletin philologique et historique jusqu’à 1610 du Comité des travaux historiques et scientifiques, 1965.
- « Des Ambrois, intendant général de la Division de Nice (octobre 1841-août 1844) », dans Celebrazioni centenarie in onore del cav. Luigi Francesco Des Ambrois de Névache, Oulx, 1974, p. 35-81.





