Malgré l’indigence et le traumatisme, la société française se relève rapidement durant l’année 1945. Une forme de consensus traverse toutes les strates de la population, unissant les partis politiques de tous bords derrière le général De Gaulle et le programme du Conseil national de la Résistance, tandis que les ombres de Vichy, si présentes à Nice, s’estompent.
Les élections municipales de 1945
Les 29 avril et 13 mai 1945 ont lieu les élections municipales, premier scrutin depuis les élections cantonales d’octobre 1937 et, surtout, premier scrutin auquel votent les femmes françaises. La guerre n’est pas encore terminée et 2,5 millions de prisonniers de guerre, les déportés et les travailleurs du STO ne sont pas encore rentrés en France : ils ne prendront donc pas part à ce vote, non plus que les militaires.
À Nice, la liste portée par Virgile Barel (PCF) est défaite par la liste républicaine (MRP-SFIO). Après la réunion du conseil municipal du 18 mai 1945, c’est le socialiste Jacques Cotta qui devient maire de Nice, avec 27 voix – alors même que les électeurs l’avaient placé en dernière (36e) position de cette élection un peu compliquée : possibilité de panacher des listes, de rayer des noms, de voter pour des non-candidats…
Quatre femmes ont été élues : Thérèse Roméo, Juliette Parrot, Denise Badin, Daria Tomasini.
André Pruvost devient premier adjoint, Dominique Paez deuxième adjoint, Aimé Bermond troisième adjoint.
Au nombre des personnalités éminentes appelées au conseil municipal, il faut citer les journalistes Paul Draghi et Raymond Comboul (1900-1978), cofondateurs de Nice-Matin, le futur bâtonnier du barreau de Nice Pierre Joselet (1919-1991) et le député (puis sénateur) socialiste Alex Roubert (1901-1980).
Signature des nouveaux conseillers municipaux, 18 mai 1945.
Archives Nice Côte d’Azur, 1 D 1 108
Jacques Cotta, avocat, journaliste, résistant
Le Niçois Jacques Cotta (1908-1971), diplômé des Hautes-Études commerciales (promotion 1926), avocat au barreau de Paris, sympathisant socialiste avant la Seconde Guerre mondiale, avait été un actif résistant des mouvements Combat et Franc-Tireur. Recherché par les autorités allemandes, il se cacha à Villars-sur-Var.
En 1945, il fait partie de la direction du mouvement de libération nationale (MLN) et est nommé au comité départemental de libération des Alpes-Maritimes où il défend des positions modérées, prônant le retour rapide à la légalité ; journaliste, il poursuit ensuite sa carrière d’avocat pénaliste.
Villars-sur-Var (A. -M.) – alt. 415 m. – Vue générale aérienne. Carte postale Sofer (Utelle), XXe siècle
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 4351
En février 1943, De Gaulle crée la médaille de la Résistance française afin de « reconnaître les actes remarquables de foi et de courage qui, en France, dans l’Empire et à l’étranger, auront contribué à la Résistance du peuple français contre l’ennemi et contre ses complices depuis le 18 juin 1940 » (parachutage, renseignement, sabotage, « coups de mains »). Sur les 65 000 personnes qui se sont vu décerner cette décoration, on compte 212 natifs de Nice dont Paul Augier, Max Cavaglione, Michel Dikansky, Jacques Lippmann, etc. Parmi les médaillés élus au conseil municipal de Nice en 1945 figurent Robert Cazalis, Jacques Cotta, Raymond Comboul, Pierre Joselet et Alex Roubert.
C’est le polytechnicien Marcel Kirchner, recruté par Jean Médecin comme directeur des services techniques de la ville en 1931, qui assure le suivi des travaux de reconstruction et de modernisation des infrastructures communales, jusqu’à son décès en 1948, poursuivant notamment les travaux d’aménagement de l’embouchure du Paillon commencés en 1941 et construisant un escalier d’accès à la plage face à l’hôtel Ruhl, rendu nécessaire par la destruction de la jetée-promenade.
Fortifications sur la Promenade des Anglais, état des lieux à l’automne 1944.
Archives Nice Côte d’Azur, 1046 W 173 (clichés du service photographique municipal)
En 1945-1946, la promenade des Anglais se refait une beauté avec, notamment, l’installation de lampadaires « Lap ». Une piste cyclable y est aménagée avec des bordures en béton vibré – le vélo est alors le moyen de transport majoritaire dans la population.
Nouveaux lampadaires installés sur la promenade des Anglais. Cyclistes circulant sur la chaussée, 1946.
Archives Nice Côte d’Azur, 1064 W 676 (fonds du service photographique municipal)
À la faveur de la reconstruction du littoral, Marcel Kirchner poursuit son œuvre d’assainissement de la baie des Anges au travers des travaux (entamés en 1940) d’extension d’un système séparatif des égouts entre eaux pluviales et eaux usées et, surtout, de l’achèvement du « grand collecteur » de la promenade des Anglais, longeant la plage. En 1947, le déversement des eaux usées de l’agglomération se fait encore par un émissaire en fonte au niveau de Carras, à 190 mètres du rivage et à 9 mètres de profondeur.
Reconstruction du collecteur intercepteur général au niveau de l’hôpital Lenval, 4 novembre 1947.
Archives Nice Côte d’Azur, 3 OP (fonds de la Régie Eau d’Azur)
Il appartient également à la municipalité Cotta de gérer la nationalisation du gaz et de l’électricité en ce qui concerne l’ancienne société du gaz et de l’électricité de Nice (SGEN).
Reconstruction économique
L’industrie de Nice, celle du tourisme et de l’événementiel, est à l’arrêt depuis 1939. Les hôtels ont été occupés durant la guerre par diverses populations de réfugiés. À la Libération, les troupes américaines procèdent à des réquisitions (commerces transformés en PX, hôtels, villas, lieux de distraction).
Les grands palaces de la Belle Époque avaient été frappés de plein fouet par la crise des années 1930, entraînant leur transformation en copropriétés (Régina d’abord, Grand-Hôtel du Mont-Boron durant la guerre, et enfin Riviera et Alhambra après-guerre), Cimiez et le Mont-Boron devenant ainsi des collines résidentielles sans activité hôtelière.
Permis de construire une cage d’escalier dans l’ancien hôtel Alhambra, boulevard de Cimiez, déposé par l’architecte Louis Milon de Peillon, mai 1947.
Archives Nice Côte d’Azur, 2 T 1024/373
Il faut donc relancer la machine touristique. Dès le mois d’août 1945, la municipalité Cotta dote le Comité des fêtes, des arts et des sports de la ville de Nice de nouveaux statuts. En charge de l’organisation des fêtes publiques et des manifestations artistiques et sportives, l’organisme placé sous le contrôle de l’adjoint au Tourisme, Aimé Bermond, administrateur du journal L’Espoir, a pour objectif de « rendre le séjour de la ville plus agréable à ses habitants et à ses hôtes ». Une campagne publicitaire invite les anglophones à passer l’hiver 1946-1947 à Nice avec la création de Jean-Luc, Winter in Nice. The highlight of the French Riviera.
À Paris, 52 rue de Londres, la Maison de Nice tient trois stands destinés à promouvoir la destination touristique : renseignements généraux et touristiques sur la ville, voyages et hôtels à Nice, vente de produits régionaux.
Afin de retrouver son rang de reine des destinations, Nice se revendique capitale du plaisir, des sports et des fêtes élégantes (« sports, fashionable festivities and happy life »), promettant un « éternel enchantement ».
Le premier carnaval d’après-guerre, en 1947, est un succès : S.M. Carnaval LXIII, roi du cinéma, est « acclamé par une foule joyeuse » de Niçois, mais surtout d’Anglais, d’Américains, de Suédois, d’Italiens, de Belges et de Suisses.
Cinémas et cabarets renaissent également. Ainsi, dans les sous-sols du cinéma Mondial, rue de la Liberté, le « Don Juan » se modernise en 1946.
Demande de la société des cinémas M. Bellone & Cie pour transformer une salle de cabaret située dans les sous-sols du cinéma Mondial, 5 rue de la Liberté. Élévation sud vers orchestre. Elévation est vers bar (Cailler et Sergent architectes). 1946
Archives Nice Côte d’Azur, 2 T 1001/119
Reconstruction politique
Dans un contexte revanchard, la municipalité punit les Italiens, alliés aux Allemands en 1940, occupants à Nice de 1942 à 1943, en renommant le boulevard des Italiens (Mac-Mahon avant la Première Guerre mondiale) du nom du socialiste tarnais Jean Jaurès (1859-1914). Philosophe et journaliste, il s’était notamment illustré par son pacifisme et son opposition au déclenchement de la guerre en 1914. Assassiné lors d’un meeting politique, sa dépouille repose au Panthéon depuis 1924.
Quant à la rue du Maréchal-Pétain, elle devient rue de la Liberté.
La municipalité souhaite également honorer l’action du général De Gaulle en donnant son nom à l’esplanade du Paillon.
L’éducation et la jeunesse
Les centres de vacances
Le sou des écoles laïques confie à la Ville la gestion de son centre de vacances de La Bollène-Vésubie. La Ville crée aussi une école de plein air à Saint-Martin-Vésubie. Les joues des petits Niçois ont en effet besoin de retrouver des couleurs en ce temps de restrictions alimentaires.
Un collège moderne de jeunes filles
Soucieuse de faire de Nice « un centre intellectuel de première importance », la municipalité décide de la création d’un collège moderne de jeunes filles en remplacement de l’école primaire supérieure (à l’angle des rues Sincaire et Ségurane), sur les lotissements de l’Olivetto et des Cèdres.
La culture dans la cité
Paul Draghi est adjoint aux Beaux-Arts de la municipalité Cotta. Au profit des Niçois et des premiers touristes, il s’appuie sur les musées niçois dirigés par Joseph Saqui et sur l’Opéra afin de relancer la vie culturelle, mais aussi sur le tissu associatif qui revit après la parenthèse de Vichy.
Un orchestre symphonique pour l’opéra
C’est la municipalité Cotta qui crée en 1946 l’orchestre symphonique de l’opéra de Nice, dont la direction est confiée à Charles Boisard. Les Jeunesses musicales de France peuvent aussi compter sur une large subvention.
L’Opéra avait, très vite, dès janvier 1945, repris ses représentations : ballets (Isoline de Messager ou Nuit de Valpurgis de Gounod en 1946), opéras (Lohengrin de Wagner et Damnation de Faust en 1945, Rigoletto de Verdi en 1945 et 1946, Madame Butterfly de Puccini ou Les Pêcheurs de perles de Bizet en 1946, Sigurd de Reyer en 1947, etc.). La grande danseuse espagnole Manuela del Rio vient s’y produire en janvier 1946. Les traditionnels galas de fin d’année reprennent, avec une Vie de bohème et un Casse-noisette le 24 décembre et La Tosca de Puccini le 31 décembre 1946.
Programme de l’Opéra de Nice, 1947
Archives Nice Côte d’Azur, 41 S 57 (fonds du Comité des fêtes)
Un théâtre de verdure pour des spectacles face à la mer
Le jardin Albert-Ier, ses rocailles et son bassin, ont bien souffert de la guerre, avec l’implantation de barbelés et la fortification du littoral. Sa reconstruction est l’occasion d’édifier un « théâtre de verdure » ouvert sur la Méditerranée, inauguré en grande pompe en juin 1946, et qui va donner un nouveau souffle à la vie culturelle niçoise. L’architecte municipal, François Aragon (1884-1957), s’est inspiré des théâtres grecs avec des gradins en amphithéâtre et un mur de pierres en fond de scène, surplombé de deux statues monumentales (La Tragédie et La Danse) commandées au sculpteur varois Victor Nicolas (1906-1979).
Les artistes de l’Opéra de Vienne s’y produisent en juillet 1947 pour le « premier grand gala lyrique ». Pendant plus d’un demi-siècle, le théâtre de verdure va recevoir les plus grands noms de la chanson française (Édith Piaf, Yves Montand, Charles Aznavour, Serge Gainsbourg…) ; puis il deviendra, dans les années 1980, le temple du rock, avec les performances des « Clash », « Cure », « Iron Maiden », « Téléphone », « Sting »… Aujourd’hui encore, cette scène modulable sert de décor à une programmation variée, à ciel ouvert.
Derniers aménagements sur le chantier du théâtre de verdure en 1946 (clichés du service photographique municipal)
Archives Nice Côte d’Azur, 1064 W 422
L’Union méditerranéenne pour l’art moderne
La municipalité Cotta crée un « comité consultatif des arts plastiques de la ville de Nice » qui organise deux expositions importantes : Henri Matisse au Palais de la Méditerranée (19 février-10 mars 1946) et Grands peintres contemporains (avril-mai 1946). L’entrée de ces expositions est « gratuite et l’heure de fermeture reportée le soir à 20 heures pour permettre aux travailleurs de visiter l’exposition ». C’est ensuite à l’Union méditerranéenne pour l’art moderne (UMAM) qu’est confiée, en mémoire de Pierre Bonnard, récemment décédé au Cannet, l’organisation d’une exposition Peintres d’aujourd’hui au Ruhl en mars 1947. Les Niçois peuvent y découvrir Hans Hartung, Vasarely, Tal-Coat, Manessier, mais aussi Georgette O’Brady ou Robert Delaunay.
Carton pour le vernissage de l’exposition de l’UMAM au Ruhl, 1947
Archives Nice Côte d’Azur, 41 S 57 (fonds du Comité des fêtes)
Des traditions niçoises au folklore international
La fédération des associations régionales de Nice, avec des acteurs pourtant marqués à droite derrière son président Paul Pellat-Finet, maréchaliste, bénéficie cependant du soutien de la municipalité Cotta pour organiser les grandes fêtes des provinces françaises en juillet 1946 – avec la participation de Georges-Henri Rivière, conservateur du musée national des arts et traditions populaires. La manifestation change cependant de nom l’année suivante, devenant festival du folklore international.
Programmes des fêtes des provinces françaises (1946 et 1947)
Archives Nice Côte d’Azur, 41 S 56 et 57 (fonds du Comité des fêtes)
Le sport
Les sports sont à l’honneur. Le 34ᵉ Tour de France cycliste fait étape le 6 juillet 1947 à Nice (étape Digne-Nice). Le comité des fêtes propose des tournois de basket-ball. En août 1947, la Ville de Nice coorganise avec la fédération française de gymnastique la 60e fête fédérale internationale de gymnastique. « Patrie, courage, moralité » est sa devise.
Programmes du tournoi de basket et du meeting de gymnastique de 1947
Archives Nice Côte d’Azur, 41 S 57 (fonds du Comité des fêtes)
Mais ce sont les amateurs de football qui sont les plus favorisés par la municipalité car la municipalité Cotta relance le football professionnel à Nice.
Léo-Lagrange, un stade pour l’OGC Nice
C’est dans les années 1930 que la discipline était devenue un sport populaire, détrônant peu à peu le cyclisme et la boxe. Les premiers exploits de l’OGC Nice avaient mené le club, deux saisons consécutives (1930-1931 et 1931-1932), en demi-finale de la Coupe de France et le club avait alors adhéré au professionnalisme. Or, sous Vichy, il était devenu l’équipe fédérale Nice-Côte d’Azur (dix joueurs niçois, six cannois, trois « hors région »), et avait été à deux doigts de disparaître après guerre. L’OGC de Sattegna doit donc sa survie au maire socialiste de Nice, qui débloque une grosse subvention afin de monter une équipe compétitive. Un grand club va naître avec les Amalfi, Belver, Bengtsson, Ben Tifour, Bonifaci, Carré, Courteaux, Firoud, Germain, Pedini, Rossi…
En parallèle, la Ville lui rachète le stade Saint-Maurice et le rebaptise stade Léo-Lagrange. Ce nom officiel, celui du sous-secrétaire d’État aux Sports et à l’organisation des loisirs sous le Front populaire, mort pour la France en 1940, ne s’imposera jamais, puisque c’est sous celui de stade du Ray que l’enceinte du Gym est connue. Les services municipaux y réalisent des aménagements considérables qui coïncident avec le retour du Gym dans l’élite du football professionnel français et avec la décennie glorieuse des années 1950 : une tribune d’honneur couverte de 3 000 places est édifiée sur la partie est, avant que la tribune ouest ne fasse l’objet d’une reconstruction quelques années plus tard.
Le stade Léo-Lagrange au Ray en 1948 (clichés du service photographique municipal)
Archives Nice Côte d’Azur, 1064 W 38
L’OGC Nice durant la saison 1950-1951 (coll. part. Léon Rossi)
La fin d’une parenthèse socialiste à Nice
La nouvelle municipalité est cependant très hétérogène et, rapidement, les élus du mouvement Combat expriment leur désaccord.
Jacques Cotta est battu par Jean Médecin aux élections cantonales (4ᵉ canton) de septembre 1945. Il perd ensuite l’élection municipale des 19 et 26 octobre 1947 au cours de laquelle l’ancien maire de Nice s’impose – sur une base électorale modifiée par rapport à 1945, dans le contexte des émeutes de la faim et face au péril communiste – pour régner sans partage sur la Ville (député-maire, président du conseil départemental) jusqu’à son décès en 1967. Nombre des projets de la municipalité Cotta seront toutefois poursuivis par l’équipe Médecin.
C’est un de ses successeurs, Jacques Peyrat, qui a rendu hommage à ce maire oublié en donnant son nom à l’esplanade devant le théâtre de verdure.
En savoir plus...
- Les notices consacrées à Jacques Cotta et à Alex Roubert dans le Dictionnaire biographique du mouvement social [Maitron] en ligne.
-
France 1945 : tout est possible !, revue L’Histoire, n° 529, mars 2025.
- Basso, Jacques. Les forces politiques à Nice au lendemain de la Libération. In : Cahiers de la Méditerranée, n° 12, 1, 1976. La libération des Alpes-Maritimes, p. 101-120.
- Jeudy, Aymeric. Matisse et la création de l’Union méditerranéenne pour l’art moderne (UMAM). Exposer l’art moderne à Nice et sur la Côte d’Azur. In : Recherches régionales, 2025, à paraître.
- Panicacci, Jean-Louis. La vie politique à Nice de 1942 à 1945. In : Cahiers de la Méditerranée, n° 2, 1, 1971, p. 37-47.
- Schor, Ralph. La presse niçoise de la Libération et le problème de l’épuration en 1944. In : Cahiers de la Méditerranée, n° 12, 1, 1976. La libération des Alpes-Maritimes, p. 71-100.
- Ubéda, Nathalie. L’Armée américaine sur la Côte d’Azur. Repos et démonstration de puissance (1917-1967). Paris : Classiques Garnier, 2024.






























