Assainir la baie des Anges

À l’occasion des journées européennes du patrimoine 2024, la station d’épuration Haliotis propose des visites guidées de l’installation et accueillera le public dans la Maison de l’eau. Une évocation historique qui vous  permettra de découvrir l’histoire du traitement des eaux usées à Nice y est proposée en partenariat avec les Archives Nice Côte d’Azur.

Cette présentation est l’occasion de faire connaître au grand public le fonds d’archives versé par le service de l’Assainissement de la Ville de Nice puis de la Métropole Nice Côte d’Azur, pour une grande part déjà classé et accessible en salle de lecture.

 

XIXe siècle : La lutte contre les épidémies et les débuts de l’assainissement

Les infrastructures garantissant un minimum de salubrité publique apparaissent au cours du XIXe siècle avec une stricte séparation entre la circulation des eaux usées et l’alimentation en eau potable. C’est à cette condition que les fièvres typhoïdes et le choléra sont éradiqués.
Les mesures les plus spectaculaires dans le recul de la mortalité à Nice concernent donc l’installation progressive du tout-à-l’égout unitaire (souvent dans des égouts à ciel ouvert) à permettant l’évacuation des eaux usées et des eaux pluviales. En effet, avant 1883, un réseau ancien composé d’éléments isolés, établis par tronçons séparés, évacuait les eaux pluviales à la mer à l’aide de huit étiers en maçonnerie le long de la promenade des Anglais et du boulevard du Midi [quai des Etats-Unis].

Cependant, les ouvrages établis sur un sol mouvant de galets fréquemment détériorés par les vagues, déversent des eaux d’égout d’aspect fort déplaisant infectant les rivages de la baie des Anges le long de la promenade la plus fréquentée par les hivernants.
Devant cette situation critique, susceptible de compromettre la salubrité publique et l’avenir de la cité, une commission extra-municipale est réunie en 1898, pour examiner et discuter la situation et proposer les remèdes à y apporter. Elle décide la réfection et la systématisation du réseau d’égouts ainsi que la construction d’un collecteur intercepteur général empêchant tout déversement d’eau usée dans la baie des Anges. Parallèle au rivage, il transportera les eaux usées vers l’ouest, au-delà des zones habitées, afin de les déverser en mer.

  • 1861 – Rive gauche du Paillon : le conseil municipal approuve le dépavage et la réalisation d’un canal principal sous les rues Droite et du Sénat
  • 1862 – Rive droite du Paillon : début des travaux de l’égout collecteur des rues Grimaldi et Masséna
  • 1864-1867 – Assainissement du secteur du port : création d’un égout sous les rues Ségurane, du Paillon, Lunel et Boyer.
  • 1886 – Création d’un bureau municipal d’hygiène dirigé par le docteur Albert Balestre.
  • 1898 – Commission extra-municipale pour la construction d’un collecteur intercepteur général à l’ouest empêchant tout déversement d’eau usée dans la baie des Anges.
La rue de la Providence et la place Sainte-Claire : maisons délabrées, enfants jouant près de la fontaine-lavoir, linge séchant aux fenêtres

La rue de la Providence dans le Vieux-Nice : enfants jouant autour de la fontaine qui sert également de lavoir, carte postale Lévy-Neurdein (Paris), fin XIXe-début XXe.
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 7945

Adjudication pour la construction d’un tronçon d’égout sous la rue Biscarra, 1881.
Archives Nice Côte d’Azur, 7 Fi 3299

1900 – 1940 : Les prémices d’une ville moderne destinée à accueillir des touristes

Planche extraite de l’album de prestige Égouts de Nice réalisé par le service d’assainissement de la Ville de Nice sous la direction de Vincent Arnaud, sans doute pour une exposition internationale, début XXe
Archives Nice Côte d’Azur, 1 Fi 126

Le début du siècle est marqué par la construction, sous la direction du Polytechnicien Vincent Arnaud (1861-1929), du grand collecteur de la Promenade des Anglais qui permet d’assainir le bord de mer en déversant les eaux usées au-delà du pont Magnan.
Cependant, dès 1930, le réseau de type unitaire établi au début du siècle s’avère insuffisant. Les sous-sols des immeubles des quartiers bas du centre de la Ville sont inondés à chaque orage. Il faut moderniser le réseau en installant un réseau d’assainissement séparatif (recueillant d’un côté les eaux domestiques et d’un autre les eaux pluviales) mais également en déplaçant le collecteur intercepteur général à la hauteur de Carras.

  • 1905-1910 : Dans chaque quartier un réseau d’assainissement unitaire (qui collecte sans distinction eaux domestiques et eaux pluviales), constitué de collecteurs et d’affluents, amènent les eaux usées au collecteur intercepteur général qui les achemine jusqu’à la mer au-delà du pont Magnan.
  • 1910-1930 : Le réseau d’assainissement unitaire s’étend aux nouveaux quartiers urbanisés
  • 1936-1940 : Pour éviter les inondations dans le centre-ville, le réseau unitaire se transforme, partout où cela est techniquement possible, en un réseau d’assainissement séparatif (recueillant d’un côté les eaux domestiques et d’un autre les eaux pluviales) pour les quartiers périphériques situés sur les collines : de grands aqueducs d’eau pluviale sont construits pour drainer le flot d’orages des quartiers de la rive gauche du Paillon.

Construction du grand collecteur de la Promenade des Anglais, coupure de presse, [1900-1910].
Archives Nice Côte d’Azur (fonds Régie Eau d’Azur)

Construction d’un collecteur des eaux pluviales, boulevard Stalingrad, 1945
Archives Nice Côte d’Azur, 1 OP 400/2 (fonds Régie Eau d’Azur)

L’aqueduc de l’Est part de la gare Saint-Roch, emprunte les boulevards Saint-Roch, de L’Armée des Alpes, de Riquier et de Stalingrad, pour aboutir à la mer à la traverse du Commerce, au droit de la Tour Rouge. Il recueille au passage les autres venant des pentes des Mont-Gros, Vinaigriers et Mont-Boron qu’interceptent les trois corniches.

Curage d’un bassin de dessablement, vallon de la Mantéga, [1930-1945]
Archives Nice Côte d’Azur, 1 OP 406 (fonds Régie Eau d’Azur)

Le dessablement fait partie des opérations de pré-traitement des eaux usées afin d’éliminer les matières minérales en suspension.

Construction de la station de dilacération de Carras, 1930.
Archives Nice Côte d’Azur, 1 OP 401/4 (fonds Régie Eau d’Azur)

La dilacération a pour rôle de déchiqueter les matières solides charriées par l’eau, pour qu’elles poursuivent le circuit vers les stades de traitement suivants.

Les projets de développement urbain portés par la nouvelle municipalité de Jean Médecin (1890-1965), élue en décembre 1928, se heurtent à trois questions préoccupantes en matière d’hygiène : l’extension de la distribution d’eau jusqu’aux limites de la commune, l’assainissement des quartiers suburbains et celui de la baie des Anges (indispensable pour promouvoir le tourisme estival !) et enfin la suppression des fumées. Sur les conseils de Vincent Arnaud, ancien directeur des services techniques de la Ville et ancien président et administrateur-délégué des Tramways niçois, la Ville recrute comme directeur général des services techniques le polytechnicien Marcel Kirchner (1893-1948), ingénieur des Pont-et-Chaussées (X 1911), en juillet 1931.

Portrait de Jean Médecin, photographie Ramalli parue dans L‘Eclaireur du dimanche, 9 décembre 1928

1940-1970 : Urbanisation et grands travaux

Sous les différents mandats de Jean Médecin, l’urbanisation se poursuit d’est en ouest : à partir de la Vieille-Ville, au pied du Château, la ville s’est étendue sur la rive droite du Paillon puis le long de la bande côtière. Après la Seconde Guerre mondiale, la cité monte à l’assaut des collines. Cette période est celle de la génération baby-boom et des rapatriements des Français d’Afrique du Nord. Le collecteur n’aura de cesse de se déplacer (4 fois) pour éloigner le point de rejet des eaux usées de plus en plus à l’ouest au fur et à mesure du développement de l’agglomération. 

L’autre objectif du projet est de trouver un terrain pour traiter les eaux usées.
Le point de rejet en mer est déterminé à la suite d’études océanographiques effectuées par le Centre d’Etudes et de Recherches de Biologie et d’Océanographie Médicales (CERBOM). Il est situé dans une zone où le courant ligure emporte les rejets vers le large.

  • Années 1940 : Obtention de financements dans le cadre des grands chantiers du gouvernement de Vichy. Jean Médecin, maire depuis 1928, a pour projet l’assainissement de la Baie des Anges et la réalisation de la voie rapide.
  • 1940-1953 : Toujours dans le but d’éviter des inondations, le système séparatif est étendu autour du centre-ville. Le réseau de collecteurs d’eau pluviale est également étendu (avenue Saint-Éloi, chemin de La Lanterne, carrefour Désambrois-Pertinax, rue du Général-Tordo)
  • 1947 : Le déversement des eaux usées se fait encore par un émissaire en fonte au niveau de Carras, en pleine agglomération : à 190 mètres du rivage et à 9 mètres de profondeur. Cela neutralise 1 km 500 de plage.
  • 1966-1969 : En quatre ans, le service de l’Assainissement construit plus de 4 km d’aqueducs d’eaux pluviales et 18 km de canalisations d’égouts
  • 1967-1974 : Un projet général d’assainissement de la Baie des Anges est présenté au Conseil supérieur d’Hygiène publique de France. Il s’agit d’organiser un déversement en mer suffisamment éloigné et profond pour éviter le retour de la pollution sur les plages, et non plus à Carras, en pleine agglomération. 

Installation d’un système séparatif, boulevard du Tzaréwitch et boulevard Gambetta, 26 août 1941.
Archives Nice Côte d’Azur, 1064 W 537 (fonds du service photographique de la Ville de Nice)

Reconstruction du collecteur intercepteur général au niveau de l’hôpital Lenval, 4 novembre 1947.
Archives Nice Côte d’Azur (fonds Régie Eau d’Azur)

Émissaire en mer : dragage de la souille à l’émulseur vu du pontin et de son remorqueur, 1952
Archives Nice Côte d’Azur, 1 OP 536/5 (fonds Régie Eau d’Azur)

Aqueduc en construction pour les quartiers Est, au vallon de la Lauvette, 1962.
Archives Nice Côte d’Azur, 1064 W 629 (fonds du service photographique de la Ville de Nice)

1970-2024 : De Haliotis I à Haliotis II

Vue aérienne du site de la future usine de prétraitement (Ferber) avec un photomontage donnant l’emplacement du collecteur existant (Carras) et de l’émissaire en mer projeté à l’aéroport, 26 août 1969.
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1969/1787 (fonds du service photographique de la Ville de Nice)

 Le terrain pour la station d’épuration devait nécessairement être gagné sur la mer. La réalisation de l’ensemble des travaux correspondant fut concomitant aux travaux d’extension Sud de l’aéroport Nice Côte d’Azur (1975-1982).
Le nouveau dispositif de rejet en mer est composé de trois ouvrages :
– Une station de refoulement située à Ferber
– Une conduite de refoulement qui traverse la plate-forme aéroportuaire (1 800 m de long)
– Un émissaire en mer (1 200 m de long)
On lui donne le nom d’une famille de mollusques marins à coquille unique, qu’on trouve dans les eaux peu profondes du littoral, du grec ἅλιος « marin » et οὖς, ὠτός « oreille ».
La station de refoulement est complètement enterrée. Elle est équipée de 6 groupes électropompes immergés dans un bâche de stockage en béton armé de 3 600 mètres cube de capacité. La conduite de refoulement est constituée de tuyaux en béton armé à âme en tôle à joints soudés.

Le seul terrain possible a été le terre-plein de Ferber d’une superficie de 3,5 ha en limite Est de l’aéroport, sur lequel se trouvait déjà le pré-traitement.
Lorsque les eaux brutes sont rejetées à la mer, l’autoépuration consomme tout ou partie de l’oxygène présent dans l’eau avec pour conséquence la dégradation du milieu vivant. L’objectif du traitement est donc d’éliminer la plus grande partie de cette pollution dans un espace réduit, sans nuisance, et de rejeter un effluent préservant à long terme l’écologie du milieu marin.
Les eaux transportées par le collecteur général à Ferber sont relevées par six vis d’Archimède d’une hauteur de 9 m. Elles subissent un prétraitement physique (dégrillage, dessablage, déshuilage), un traitement physique (tamisage, décantation primaire) et enfin un traitement biologique (bactéries, boues, apport d’oxygène).
Les travaux ont représenté un investissement d’un milliard de francs (soit près de 285 millions d’euros)

Travaux pour l’installation de l’émissaire d’Haliotis I à l’aéroport, 28 mai 1979.
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1979/2371(fonds du service photographique de la Ville de Nice)

  • 1970-1980 : Construction de la station de refoulement à Ferber.
  • 1980-1988 : Construction de la station d’épuration : le complexe Haliotis I.
  • 1988 : Mise en service de la station d’épuration Haliotis (Ferber).
  • 2002 : Prolongement du collecteur général pour une augmentation de 50 % des capacités de traitement de la station d’épuration.
  • 2024-2030 : Chantier de modernisation de la station d’épuration pour la réalisation d’Haliotis II.

Collecteur Ferber, 10 mai 1979.
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1979/2002 et 2009 (fonds du service photographique de la Ville de Nice)

Construction et installation de l’émissaire en mer de la station Haliotis I, juillet-août 1979.
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1979/3389 et 4203 (fonds du service photographique de la Ville de Nice)

Iniaguration de la station Haliotis par le Premier Ministre Jacques Chirac et le Maire de Nice Jacques Médecin, 25 mars 1988.
Archives Nice Côte d’Azur, 1046 W 4/39 (fonds du service photographique de la Ville de Nice). Cliché Ville de Nice.

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