A l’occasion de la journée nationale du jeu, les Archives Nice Côte d’Azur reviennent sur l’histoire de quelques terrains d’aventure et sculptures jeux des années 1970-1980 sur le territoire métropolitain.
Qu’est-ce qu’un terrain d’aventure ?
Le concept de terrain d’aventure est née au Danemark en 1943 pendant la Seconde Guerre mondiale avec la reconstruction des villes et le manque d’équipement pour la jeunesse dans les quartiers les plus éprouvés par la guerre. A Emdrup (dans la banlieue de Copenhague), un urbaniste paysagiste, Sørensen, observe que les enfants trouvent sur les chantiers un terrain de jeu idéal. Il réalise l’intérêt d’un « terrain vague dans lequel les enfants peuvent créer, construire, rêver et imaginer une réalité » et crée alors un espace de jeu clos et réservé à l’usage des enfants à partir d’un terrain vague dans lequel les enfants viennent jouer, bricoler et construire librement à partir de matériaux simples. C’est la naissance du premier terrain d’aventure.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’idée est importée en Grande-Bretagne. Les terrains d’aventure y connaissent un essor remarquable dans les années 1950. Dans le courant des années 1960, des terrains sont créés en Suisse puis en Allemagne. Les appellations varient : « terrains bric à brac » au Danemark, « plaine Robinson » en Suisse, « terrain de bricolage » en Allemagne et « terrain d’aventure » en Grande-Bretagne.
Ils apparaissent en France dans les années 1970 – donc relativement tard – sous le nom de « terrain d’aventure » ou « terrain pour l’aventure ». Le premier est ouvert à Paris en 1971, suivi d’expériences à Lyon, Nantes (Bellevue), Strasbourg (La Meinau), etc.
Il s’agit souvent d’un terrain désaffecté, avec un relief mouvementé et boisé si possible, réservé à l’usage des enfants qui peuvent y construire des cabanes et qui se livrent à partir de là à toutes sortes d’activités qu’ils imaginent. Des animateurs (jeunes adultes) y sont présents pour en assurer le fonctionnement et la sécurité. Ces animateurs mis à part, ces espaces ne sont ouverts qu’aux enfants et sont fermés aux parents et autres adultes. Ils ont des horaires d’ouverture et de fermeture. C’est un équipement réduit à sa plus simple expression, peu onéreux, nécessitant de faibles frais de première installation et de maintenance et peu de personnel pour en assurer le fonctionnement.
Le terrain d’aventure, forme de scoutisme en milieu urbain, est à la fois :
- un espace vacant, une friche susceptible d’être appropriée de différentes manières, un espace informel, souple, transformable, suscitant des activités diverses (construire des cabanes, faire du feu, jouer avec l’eau, bricoler, jardiner, jouer, creuser, grimper, lire, bavarder, ou ne rien faire de particulier…) ;
- un espace qui accueille tous les enfants d’un quartier, d’un environnement proche, sans distinction d’âge, de sexe (avec souvent plus de garçons toutefois), de religion, d’appartenance ethnique ou culturelle ;
- un espace qui suscite des relations sociales entre les enfants (conflit, lutte, rivalité, association, coopération, aide, partage, etc.) et avec des adultes, à travers les animateurs et la présence/absence des parents ;
- un équipement réduit à sa plus simple expression : très économique, il nécessite peu d’installations et de maintenance. Les trois-quarts du coût de fonctionnement sont consacrés aux animateurs.
A la fin des années 1970, il existe une quarantaine de terrains d’aventure en France, tous en milieu urbain, souvent initiés et soutenus par les CEMEA (centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active) dans le contexte de la pédagogie du plein-air ; ce mouvement reste très marginal, puis les terrains disparaissent progressivement à la fin des années 1980 et au début des années 1990.
« Les civilisations sans bateaux sont comme les enfants dont les parents n’auraient pas un grand lit sur lequel on puisse jouer ; leurs rêves alors se tarissent, l’espionnage alors y remplace l’aventure, et la hideur des polices la beauté ensoleillée des corsaires. »
Michel Foucault (1966)
Terrains d’aventure et MJC à Nice
Créées entre 1965 et 1971, les quatre M.J.C. de Nice regroupent douze mille adhérents et proposent cent soixante-dix activités diverses de services, d’hébergement, de restauration et de caractère culturel. Si celles de Bon-Voyage et Pasteur ne sont que de simples équipements de quartier avec environ quatre cents adhérents chacune, celles de Magnan et de Gorbella sont de grands équipements qui ne tardent pas à se heurter, comme le centre dramatique national de Gabriel Monnet, à la Mairie. Accusées de constituer des foyers révolutionnaires, elles voient les subventions municipales baisser drastiquement au point de ne plus pouvoir fonctionner à la fin des années 1970.
Celle de Gorbella avait porté le projet de terrain d’aventure, qui va devenir après 1978 un équipement sportif et un centre d’animations et de loisirs de quartier très éloigné du modèle originel.
Le terrain d’aventure de Gorbella. Cliché Ville de Nice, 1972 (Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1972/682)
Gorbella, 1976
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1976/2437 (fonds du service photographique municipal)
Gorbella, 1976
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1976/2438 (fonds du service photographique municipal)
Gorbella, 1976
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1976/2442 (fonds du service photographique municipal)
Le terrain en 1978 avant la construction
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1978/3721 (fonds du service photographique municipal)
Le terrain en 1978 avant la construction
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1978/3720 (fonds du service photographique municipal)
Le terrain d’aventure de La Clua
Un terrain de jeux est implanté par la ville sur l’ancienne propriété Véran à La Clua (Saint-Pancrace) à partir de 1976. Le quartier est alors en plein développement avec construction d’une crèche et d’une nouvelle école. Devenu parc du Docteur Jean-Guillaud depuis 2008, il est géré par la Direction des Espaces verts de la Ville qui procède également, dans les années 1975-1985, à des repérages sur des terrains au relief accidenté à La Madeleine, La Séréna ou Rimiez, mais sans qu’aucun animateur ne soit associé et sans que le projet soit coconstruit avec des enfants.
Le terrain d’aventure des Tripodes à l’Ariane
Exemple de cette politique de terrains de jeux qualifiés par la Ville de « terrains d’aventure », les anciens terrains agricoles acquis entre 1975 et 1979 à La Lauvette. En 2002, les services techniques municipaux y réalisent l’aménagement, à flanc de collines, d’un parc naturel urbain de 5,5 hectares.
La Lauvette, 1989
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1989/5995 (fonds du service photographique municipal)
La Lauvette, 1989
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1989/5996 (fonds du service photographique municipal)
La Lauvette, 1989
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1989/5997(fonds du service photographique municipal)
Anciennes restanques à La Lauvette, 1989
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1989/5998 (fonds du service photographique municipal)
La Lauvette, 1989
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1989/5999 (fonds du service photographique municipal)
Un terrain d’aventure avenue Yvonne-Vittone ?
En 1989, dans le même esprit, les services techniques effectuent des repérages pour un projet de terrain dans une ancienne propriété de l’avenue Yvonne-Vittone, au-dessus de Saint-Augustin. Sur ces clichés on voit trois jeunes garçons à vélo, usagers potentiels d’un futur terrain d’aventure…
Avenue Vittone, 1989
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1989/6241 (fonds du service photographique municipal)
Avenue Vittone, 1989
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1989/6242 (fonds du service photographique municipal)
Avenue Vittone, 1989
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1989/6243 (fonds du service photographique municipal)
Avenue Vittone, 1989
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1989/6244 (fonds du service photographique municipal)
Avenue Vittone, 1989
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1989/6245 (fonds du service photographique municipal)
Avenue Vittone, 1989
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1989/6246 (fonds du service photographique municipal)
Avenue Vittone, 1989
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1989/6247 (fonds du service photographique municipal)
Promenade du chien, avenue Vittone, 1989
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1989/6248 (fonds du service photographique municipal)
Les sculptures-jeux
Dans un autre esprit, les aménageurs travaillent dès la fin des années 1960 à (re)donner une place à l’enfant dans une ville où leur autonomie est peu à peu contrainte par la motorisation des déplacements et la monopolisation de l’espace public par les automobilistes. Citons par exemple les aménagements urbains de Simon à Roubaix, Gogois à Amiens, Emile Aillaud à Grigny.
Architectes et artistes des années 1970 revisitent ces aires de jeux ; le concept de « sculpture jeu » est mis à l’honneur dans certaines cours de récréation du territoire métropolitain :
La cour de récréation de l’école des Moulins
Dans la cour du groupe scolaire édifié en 1969 sur l’ancien chemin des Moulins (boulevard Paul-Montel) pour faire face aux besoins de scolarisation des populations nouvellement installées dans le quartier – notamment les Rapatriés d’Afrique du Nord de la cité UFAN – un groupe de sculptures-jeux et un toboggan serpent font la joie des petits écoliers dès la rentrée 1974.
Il s’agit d’un projet mené par des étudiants de la villa Arson sous la direction de leur professeur Claude Malespine (1914-2014), chrétien résistant, ancien instructeur de l’Ecole des cadres d’Uriage.
Maquette de la future cour de récréation, cliché Ville de Nice, mai 1974 (Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1974/1131)
Les sculptures jeux en janvier 1975. Cliché Ville de Nice. Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1975/138
Les sculptures jeux en janvier 1975. Cliché Ville de Nice. Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1975/137
Les sculptures jeux en janvier 1975. Cliché Ville de Nice. Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1975/135
Guy Rottier aux Chênes-verts
Dans le même esprit, en 1987, l’arTchitecte Guy Rottier (1922-2013) crée une espace pour enfants à La Trinité, avec rideau couvercles, rideau bouteilles, kaléidoscope, papillon, colline, arc en ciel, tunnel, miroirs déformants et filet tendu.
L'histoire des terrains d'aventure
- Augé, M. (1992), Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Le Seuil.
- Collectif Interob (2e éd. 2015), L’accueil libre en terrains d’aventures et jardins Robinson. Une pratique à (re)découvrir, Genève.
- Cadier, R. (2014), « Qu’est-ce qu’un terrain d’aventure », Les Cahiers de l’animation, n° 87, p. 10-11.
- Dubost, F. (1997), Les jardins ordinaires, Paris, L’Harmattan.
- Gauzin-Müller, D. (2015) « De l’aire de jeux au terrain d’aventures », Paquot, Th. (dir.), La ville récréative ; enfants joueurs et écoles buissonnières, Gollion, Infolio, p. 99-114.
- Raveneau, Gilles (2006), « Sports à risque, corps du risque », Ethnologie française, vol. 36, n° 4.
- Raveneau, Gilles et Sirost, O. (2011), Anthropologie des abris de loisirs, Nanterre, Presses universitaires Paris-Ouest.
- Raveneau, Gilles (2020), « Les terrains d’aventure en France dans les années 1970 ou la contestation en acte de la notion d’équipement socioculturel », Besse, L. (dir.), Des lieux pour l’éducation populaire (1930-1970).
- Romagny, V. (dir.) (2019), Anthologie Aires de jeux au Japon, Les Presses du réel, Dijon.
- Rössel, L. (2019), Jugendkunstschulen, Kindermuseen und Abenteuerspielplatze, GRIN Verlag.
- Guide des sources des terrains d’aventure en Europe 1934-2018
La pédagogie de plein air
- Boelen, Virginie (2022), « L’éducation en plein air : Un espace pédagogique écoformateur », Éducation relative à l’environnement, volume 17-2 | 2022.
- Godeau, Emmanuelle (2020), « Les écoles de plein air : une utopie à revisiter ? », Rhizome, 2020/4 (n° 78), p. 10-11.
Penseurs et pédagogues
- Comité pour le développement de l’espace par le jeu (1977), Le Terrain pour l’aventure : un nouvel espace de jeu, Paris : CODEJ.
- Foucault, Michel (1984) « Of Other Spaces, Heterotopias », Architecture, Mouvement, Continuité, in Dits et Ecrits, p. 1571-1581.
- Cazalis, S. et al. (1980), Enfants, à vous de jouer ! Terrains d’aventure, transformations d’espaces urbains, Paris : Centre de création industrielle.
- Chardonnet, H. (1983), Terrain d’aventure : pratiques et symboliques, Thèse de 3e cycle, Université Paris 10.
- Maria C. (1977), « Là, on peut faire du feu ! », Autrement, n° 10, p. 195-202.
- Paquot, Thierry (2022), Pays de l’enfance, Paris : Terre urbaine.
- Rouard, M., & Simon, J. (1978),Espaces de jeux. De la boîte à sable au terrain d’aventure, Espaces verts éditeurs.
- Vergnes, B., Kling, P., & Guéant, M.-C. (1975), Du terrain pour l’aventure : Pratique anti-autoritaire de l’animation des loisirs en milieu urbain. Paris : François Maspero.
- Ward, Colin (rééd. 2020), L’Enfant dans la ville, Paris : Eterotopia.
- Winnicott, J. D. (1975), Jeu et réalité, Paris : Gallimard.
Sculptures-jeux
- Delaunay, Fanny (2018), « Des sculptures récréatives des années 1970 aux aires de jeux contemporaines à la Grande Borne : jouer n’est pas joué », Enfances Familles Générations [En ligne], n° 30.




















