Pour lutter contre les frimas hivernaux, venez prendre le soleil sur la Promenade des Anglais, assis sur une chaise bleue, et redécouvrez l’histoire des sièges mis à disposition des promeneurs le long de la mer.
Sous le Second Empire
Dès 1857, la Ville avait lancé une concession pour l’établissement d’un kiosque à musique en bois sur le bassin du nouveau jardin public et l’installation de chaises dans les allées.
Un nouveau cahier des charges réglemente la concession à partir de la saison 1862 du placement des chaises dans l’intérieur du jardin public et sur la Promenade des Anglais, « en ayant soin de laisser libre les espaces devant les bancs que l’administration se propose d’y faire établir », bancs qui seront, eux, « à demeure fixe ». La chaise est donc privée et le banc public !
Dans les années 1860, en saison, la promenade est le lieu de rencontre des riches hivernants venus du nord de l’Europe : la parade des promeneurs se fait aussi bien à pied, qu’à cheval ou en calèche, avec la pratique de la promenade attelée dont l’usage, remontant à la pratique des corsos dans les villes italiennes de la Renaissance, s’était transmis aux métropoles européennes (allées du bois de Boulogne à Paris, allées du Prater ou boulevard du Ring à Vienne). Les chaises permettent aux élégantes d’assister au plus curieux et plus changeant des spectacles : celui que les promeneurs se donnent à eux-mêmes.
A la Belle Epoque
Partout en Europe, la promenade maritime s’organise dans le dernier quart du XIXe siècle autour d’un ou deux points centraux : à Brighton, ce sont les pavillons et les jetées ; à Cannes, c’est le casino. À Nice, la jetée-promenade et les nouveaux jardins focalisent l’attention. Lorsque le temps est doux, l’hivernant s’assoit pour lire le journal, regarder la mer, voir défiler les promeneurs et y reconnaître des amis. À Nice, comme à Brighton ou Trouville, les jetées prolongent dans la mer cette promenade animée.
Plus loin, la promenade s’étire et se transforme en jardin de bord de mer, presque désert, toujours paisible. Un rideau d’arbres, les lauriers roses et les palmiers de Nice et Cannes offrent aux attelages qui défilent un premier plan sur le panorama de la mer et, d’autre part, assurent la délimitation du jardin réservé aux piétons. L’allée se double d’un square sur la mer. La promenade calme, loin du centre animé, fonctionne comme un parc : elle offre une vue dégagée, un premier plan pittoresque, le spectacle des promeneurs, un jardin collectif (les nouveaux jardins aménagés sur la couverture du Paillon) qui fait suite de plain-pied aux jardins privés des villas ou des hôtels (comme le jardin exotique de l’Hôtel des Anglais).
Adjudication du droit de placer des chaises sur les promenades publiques, 1882.
Archives Nice Côte d’Azur, 7 Fi 2998
Souvenir de la Côte d’Azur. Vues de Nice, édition spéciale de la Ménagère, [ca 1900] : La Jetée-Promenade
Archives Nice Côte d’Azur, 3 Fi 13/2
Nice – La Promenade des Anglais et le Palais de la Jetée-Promenade, carte postale, [1900-1910]
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 155
Nice – Promenade des Anglais. Kiosque météorologique. Carte postale RCP Photo • 1907
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 621
Aux alentours du jardin public (auj. Albert-Ier), près du kiosque météorologique, les chaisières profitent de l’animation pour louer leurs chaises pliantes aux hivernants les plus fatigués… ou les plus fortunés, pour le compte de M. Bonnet, l’entrepreneur de louage des chaises dans les années 1870, puis de M. Albin César fils (1882) qui en cède la concession à Mme Thérèse Silva en 1886, moyennant le paiement à la Ville d’une redevance annuelle de 7 070 francs.
Sur cette vaste promenade plantée de palmiers, avec son myrte presque séculaire, d’élégantes architectures forment à droite un décor artistique qui s’enrichit chaque jour ; à gauche les vagues même de la mer viennent lécher les galets et le sable de l’étroite plage.
La promenade des Anglais est le rendez-vous classique de l’élégance mondaine de la colonie étrangère. Les fervents de la pédale y défilent avec une désinvolture sans pareille et nos jeunes miss enlacées dans un pimpant costume rivalisent de légèreté et d’adresse. (…) Leurs jambes modelées se meuvent avec aisance. (…) D’un mouvement elles laissent loin derrière elles ces somptueux équipages qui cheminent, eux aussi, sur cette radieuse avenue, à pas lents, comme pour mieux contempler la plaine liquide.
Un peu avant l’heure du five o’clock, l’animation est grande sur cette promenade pour assister au coucher du soleil et au commencement du sommeil de la nature. Dans ce milieu si exotique, c’est un défilé de riches toilettes, d’élégances raffinées, de froufrous joyeux, de notes étincelantes sous les rubans du soleil. (…) Tel, assis sur un banc, feuillette rapidement un journal politique de son pays, sans se préoccuper de ce qui se passe autour de lui. Tel autre a l’air plus grincheux : il épluche mot par mot les résultats de la Bourse, son front paraît se plisser et à sa blanche chevelure, il est facile de reconnaître que des soucis roulent dans sa tête. Ce doit être quelque vieil Harpagon qui songe à emplir sa chère cassette de bonnes espèces sonnantes. Plus loin, deux gentlemen sont arrêtés, la face tournée du côté de l’eau. Ils causent même bruyamment tout en étirant leur longue moustache. Le trente et quarante est le sujet de leur conversation. Ils discutent ferme comme deux diplomates. On sent qu’ils ne sont point dans leur milieu et que leur place est auprès du tapis vert. Plaignons-les, car ils en connaîtront assez les déboires. A chaque équipage qui passe, mille réflexions l’accompagnent. Dans un groupe voisin, quelques clubmen s’entretiennent de l’arrivée de certaines demi-mondaines à !a mode ou du succès de telle artiste on se fait des confidences, mais chut, ne soyons point indiscrets. En voici qui sont plus audacieux et qui ne se gênent point pour flirter. Ils se lancent carrément à la poursuite d’une belle qui passe, croisent avec elle quelques sourires, font les cent pas pour aboutir bien souvent à un échec. Mais le temps passe et c’est ce qu’ils demandent. D’ici, de là, mille riens attirent les regards : voilà les automobiles avec leur soufflet sonore, les petites voitures d’enfants, les mailcoach, les tandems, les cavaliers et les amazones montés sur de fringants coursiers, de jolis petits ânes enfourchés par de gracieux enfants, tout un monde enfin avide de distractions.
Dès que les becs s’illuminent, c’est une fuite générale : chacun regagne le cercle ou la salle de lecture en attendant l’heure du dîner. La gaie promenade va prendre à son tour un peu de repos à peine quelques couples cherchant la solitude viendront rompre cette monotonie. N’est-ce pas alors, sous le beau clair de lune se reflétant sur le miroir des eaux, éclairée par le scintillement des étoiles, que cette promenade revêt toute sa beauté ? Âmes délicates et impressionnables, poussez une pointe le long de la promenade un soir que la lune éclairera vivement la terre vous serez ravis par le magnifique spectacle qui s’offrira devant vous et dont le ciel et l’eau seront les deux principaux acteurs.
Dans l’entre-deux-guerres
Dès les années 1920, les rentiers reviennent à Nice s’asseoir sur les mêmes bancs qu’au début du siècle, dans l’espoir que la vie reprenne son cours comme avant le cataclysme de la Première guerre mondiale.
La Côte d’Azur – Nice – Promenade des Anglais, carte postale Catala (Paris) • [1920-1930]
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 136
Puis, sous le mandat de Jean Médecin, Nice se modernise. Pour élargir les voies de circulation et accueillir le flot des voitures automobiles, la Promenade des Anglais est amputée d’une dizaine de mètres, et se trouve, à partir de 1931, de plain-pied avec la chaussée. Les palmiers et les parterres qui fermaient la promenade à la manière d’un jardin séparent désormais deux sens de circulation.
La multiplication des chaises (blanches) traduit un changement de clientèle : retraités et rentiers ne viennent plus à Nice et à Menton seulement pour passer l’hiver mais s’y installent pratiquement toute l’année. Le spectacle de la Promenade des Anglais se modifie avec une fréquentation saisonnière différenciée : l’hiver, ce sont surtout des personnes âgées qui profitent du soleil au bord de la mer, chapeautées et engoncées dans leurs pardessus ; l’été, les estivants venus du monde entier s’abritent sous des parasols.
Nice – Promenade des Anglais et Palais de la Méditerranée, carte postale Les Belles Editions françaises (Nice) • [1928-1940]
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 2339
Nice – Promenade des Anglais. Les touristes au soleil, carte postale A la Riviera (Nice) • [1925-1940]
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 684
Nice – La Promenade des Anglais, version en noir et blanc, Belles éditions françaises – Adia (Nice) ; Lévy-Neurdein (Paris) • [ca 1933]
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 8153/5
Nice – La Promenade des Anglais, la même carte postale colorisée, Belles éditions françaises – Adia (Nice) ; Lévy-Neurdein (Paris) • [ca 1933]
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 2354
Les Trente Glorieuses
Après la deuxième guerre mondiale, la disparition de la Jetée-Promenade, démantelée après 1943, n’est pas la seule mutation que connaît la promenade maritime niçoise : le short a définitivement supplanté la redingote et les galets de la plage étriquée la promenade comme centre de la représentation touristique.
Désormais, Nice vit davantage l’été que l’hiver. Des chaises longues (« bains de soleil ») font donc leur apparition près des pergolas. Chaises et transats coexistent sur la Promenade des Anglais où des touristes plus nombreux mais moins fortunés que les hivernants de la Belle Epoque viennent, jambes et bras nus, contempler, à travers leurs verres solaires, la mer et les voitures, sportives ou familiales, qui circulent à vive allure sur la route.
Ceux qui aiment à s’asseoir au bord de la mer, sous les parasols, se trouvent désormais coincés entre les embouteillages d’un côté et la foule des piétons de l’autre, plus tassée sur un espace plus restreint, tandis que les parterres et les arbres qui faisaient l’ornement de la promenade ne servent plus qu’à séparer deux sens de circulation.
En pleine croissance économique, et alors que le mobilier urbain devient un champ privilégié pour les designers, c’est l’homme d’affaires Jacques Ballanger qui obtient la concession de celui de la Côte d’Azur et de la Côte Atlantique. Notamment chargé de la gestion des chaises sur la Promenade des Anglais, il fait appel en 1948 à Charles Tordo (1914-2003), serrurier originaire de Tourrette-Levens, afin de concevoir et fabriquer, pour la célèbre promenade niçoise, la fameuse chaise bleue – dont les premières séries étaient tout simplement blanches…
Nice – Promenade des Anglais et le Mont-Boron, carte postale, Monluet (Nice) • [1950-1966]
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 672
Aujourd’hui : la chaise bleue, nouveau mythe niçois
Avec le temps, les chaises positionnées sur la Promenade des Anglais sont devenues un symbole du paysage niçois, présentes dans les albums souvenirs, les affiches ou les cartes postales comme l’était la Jetée-Promenade en son temps.
En 1999, afin de célébrer le passage au XXIe siècle, la Ville décide donc de passer commande de 2 000 chaises à Jean-Michel Wilmotte ; cinq ans plus tard, victimes de leur succès et de collectionneurs indélicats, il en restait un peu moins de 500. Depuis, les chaises bleues sont fixées au sol.
En 2014, la Ville commande à la décoratrice Sab (Sabine Géraudie) une œuvre inspirée de la mythique chaise bleue et l’installe sur le quai des Etats-Unis.
En 2017, le Parc Phoenix accueille une exposition de la photographe Christel Boivin mettant en valeur les chaises bleues de Nice, à l’époque où elles n’étaient pas attachées au sol en ligne droite sur la Promenade des Anglais.
J’ai pris toutes ces photos entre 1980 et 1995. En ce temps-là, les gens s’asseyaient en rond pour discuter ou jouer aux cartes, ils apportaient les chaises sur la plage… Du jardin Albert-Ier à la Prom’, une vie s’organisait autour des chaises. Les Niçoises et les Niçois pouvaient s’approprier cet emblème, connu mondialement, de leur ville et en faire le leur. Les chaises vivaient au rythme des habitants. Toutes mes photos sont en noir et blanc. J’ai donc eu l’idée de créer un « cadre » différent pour chacune, en incluant du bleu pour rappeler les chaises, la mer, le ciel. La Côte d’Azur…
Les chaises de la Prom’ : de la montagne à la mer, (c) Christel Boivin, 2017
Pour en savoir plus
- L’inscription de Nice sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco
- Le tourisme à Nice à la Belle Epoque
- L’histoire de la chaise bleue
D'autres lieux de promenade urbaine
Aller plus loin
- Debie, Franck. Une forme urbaine du premier âge touristique: les promenades littorales. In: Mappemonde, 1993/1. p. 32-37.
- Lozato-Giotart, Jean-Pierre. Nice : du tourisme aristocratique au tourisme de masse, un nécessaire et difficile redéploiement. In: Petites et grandes villes du Bassin Méditerranéen. Études autour de l’œuvre d’Étienne Dalmasso. Rome : École Française de Rome, 1998. p. 195-203. (Publications de l’École française de Rome, 246).

















