Vue sur le village de Roure avec un groupe de paysans sur la route

Roure, un village de la Tinée

Population légale (2017) : 177 habitants
Altitude moyenne : 1.104 m. environ, du lit de la Tinée (480 m) au Mont Gravières (2.331 m)
Superficie : 40,3 km²

Ancienne intercommunalité : communauté de communes de la Tinée

Aire d’adhésion du parc national du Mercantour

LES ALPES-MARITIMES. (Troisième article.) VALLÉE DE LA TINÉE.

A MADAME LA COMTESSE D’ACHIARDI DE SAINT-LÉGER.

Je résolus de monter le col de Pal et de descendre à Saint-Étienne, pour visiter la vallée de la Tinée. Je pris une mule et un guide.

Nous traversons le bourg de Châteauneuf, ensuite les Fours, le pays le plus élevé du département ; nous escaladons le mont. Arrivé à son sommet, nous trouvons une prairie baillée de mille fleurs. Il arrive souvent, sur ces hauteurs, que les seigles sont couverts de neige avant qu’ils soient coupés. Nous descendons à Bousièges, hameau de Saint-Dalmas-le-Selvage, dans notre parcours, nous sommes à l’abri des ardeurs du soleil, par les hauts arbres de mélèzes. Nous arrivons à Saint-Dalmas aux prairies magnifiques. Les hommes valides de ce bourg s’expatrient tous le lendemain de la Toussaint, après avoir entendu la messe ; ils vont parcourir les principales villes de l’Europe, se créant diverses industries pour amasser quelque pécule, qu’ils rapportent au village, lors du retour de la belle saison. Les femmes, les enfants et les vieillards mangent, travaillent, dorment avec le bétail. Leur maison est couverte par la neige ; ils filent, tissent la laine, dont ils tricotent des bas et font des étoffes grossières. Allez visiter ce village en été, vous entendrez parler toutes les langues de l’Europe.

Nous descendons à Saint-Étienne, l’ancienne capitale des Velauni, sous les Romains ; à cette époque, cette ville s’appelait de l’insula (île de Diane). Elle est entourée de hautes montagnes ; sur l’une s’élevait une forteresse, dont on montre les ruines. Ce pays appartint aux Templiers. On admire les fresques, peintes au moyen âge, de la chapelle de la Madonna grande. Le territoire est très fertile, on y élève de nombreux troupeaux, qui sont l’objet d’un commerce important ; la viande y est délicieuse. La campagne est magnifique : que j’aimerais à y passer la belle saison ! Ces vallées ont beaucoup de ressemblance avec celles tant vantées de la Suisse ; bientôt une route voiturable y conduira les étrangers pour y passer la campagne d’été.

Au milieu de ces belles forêts, de ces belles eaux jaillissantes, nous descendons à Isola, en suivant le cours de la rivière ; nous sommes extasiés de ces collines couvertes d’arbres touffus, de cette robuste végétation. La Tinée bondit à travers les rocs qui sont dans son lit ; à droite et à gauche, coulent en cascade des eaux limpides. Nous arrivons à Isola, où nous dînons. On nous donne des truites exquises et un rôti excellent de chamois, avec un bon civet de lièvre. Nous n’avons pas le luxe des villes, mais nous avons devant nous des mets que les gourmets chériraient. Après notre dîner, nous descendons à Saint-Sauveur. Toujours la même végétation, toujours la même beauté de paysages, et la même variété de points de vue. A droite de ce village, se trouve un monticule couvert de verdure ; de là, on arrive dans un immense précipice, en marchant sous la sombre voûte de pins gigantesques. A chaque instant, on croit entendre de sourds et mystérieux gémissements, et devant les yeux semblent glisser de pâles fantômes. Les oiseaux de nuit ont établi leur demeure par-ci par-là ; cela doit être bien majestueux et bien poétique au milieu d’une nuit d’orage. Telle était du moins ma pensée, là où il n’y a que silence et solitude. Les habitants de ces contrées sont grossiers comme leurs habits : ils ont pourtant la répartie fine, on ne les trompe pas facilement. Nous avons trouvé un paysan qui labourait la terre ; l’ayant questionné sur sa position, il nous dit : Libertas, quae sera tamen respexit inertem, et nous récita une tirade des Géorgiques de Virgile, sur le bonheur de cultiver les champs.

Nous descendons, toujours en côtoyant la rivière; nous voyons, à droite de la vallée, les villages de Roure, Roubion, Ilonse, Pierlas Bairols ; à notre gauche, Saint-Dalmas, le Plan, Rimplas, Marie, Clans, Roussillon, La Tour et Utelle, puis nous atteignons le confluent de la Tinée avec le Var. Les populations de cette vallée ont des mœurs antiques ; religieux et superstitieux, ils croient encore aux sorciers. Sous leurs habits grossiers, ils sont fins, rusés ; ils aiment la liberté, l’indépendance. Vifs, irascibles, leur colère s’éteint vite ; ils ne connaissent pas la vengeance ; ils n’ont pas de pauvres, tous possèdent quelque coin de terre ; ils se nourrissent du maigre produit de leurs champs ; ils rougiraient de tendre la main, de demander l’aumône ; aussi les gendarmes n’y font pas fortune.

Comte S.-F. DE TOLNA (février 1864)

 

Des routes et des hommes

L’étagement du vaste territoire de Roure favorise une agriculture diversifiée, depuis l’olivier et le figuier jusqu’aux pâturages d’altitude, avec des alpages étendus et renommés (Longon).

Un habitat fortifié est mentionné pour la première fois au début du XIe siècle. Une partie du village s’est, traditionnellement, développée près du château, démantelé en 1621, et de l’église dédiée à saint Laurent.

Mais l’autre cœur du village était la place du Torch, à la croisée des chemins muletiers menant soit au littoral niçois par Saint-Sauveur (et au-delà à Nice), soit au fond de la vallée, à Isola et Saint-Étienne, soit à Roubion et à la haute vallée du Var. Jusqu’aux années 1880, Roure constituait donc un point de passage obligé, un carrefour économique actif. Malheureusement, avec le développement de nouvelles routes de fond de vallées, captant tous les flux d’hommes et de marchandises, le village se trouve isolé, enclavé, le raccordement de la commune au réseau routier intervenant à la veille de la Seconde Guerre mondiale seulement.

Alors que le territoire faisait vivre près de 650 habitants (Blanc, Mallet, Faraut, Clapier…) dans les années 1840, il en compte moins de 200 aujourd’hui.

 

Le pont de Roure sur la route de Saint-Sauveur à Roure, carte postale, Giletta (Nice), fin XIXe-début XXe.
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 5609

Chapelle Saint-Sébastien et Saint-Bernard : saint Roch, peinture murale, XVe siècle.

Patrimoine bâti

L’église paroissiale Saint-Laurent et la chapelle Saint-Sébastien et Saint-Bernard sont protégées au titre des monuments historiques. Le programme décoratif de cette dernière est particulièrement remarquable, avec, notamment une frise des vices en souvenir, dit-on, de l’adultère commis par un prêtre avec une femme du village au XVe siècle.

La chapelle constituait une « chapelle barrière » contre la peste d’où sa dédicace à saint Sébastien, saint « pesteux » comme saint Roch, ici reconnaissable à son bubon à l’aine, sur cette fresque attribuée à Andrea Cella.

Plus récents, en bordure de l’ancien tracé de la route nationale 205, route Nice-Barcelonnette par le col de Restefond en suivant la rive droite de la Tinée, les deux blockhaus de Valabres avaient pour vocation de protéger le territoire de l’avancée des troupes ennemies (italiennes). Il s’agissait d’ouvrages d’avant-poste du secteur fortifié des Alpes-Maritimes (ligne Maginot) construits par main-d’œuvre militaire entre 1931 et 1935.  Avant 1947 en effet, la frontière franco-italienne suivait la Tinée entre le sud du village d’Isola et le débouché du vallon de Molières, qui descend de la crête italienne et constituait une rampe d’accès à la Tinée, donc une pénétrante possible. Cette zone, à portée de main des Italiens, se trouvait automatiquement interdite en cas d’hostilités.

Costumes

Sur cette photographie, prise sur le vif, par ou pour le photographe niçois Jean Giletta (1856-1933) au tout début du XXe siècle, sont croqués cinq habitants de Roure, trois piétons et deux personnages juchés sur des ânes bâtés.

Sur l’âne, un homme âgé portant chapeau de feutre et gilet de couleur sombre (sans doute en drap brun) sur une chemise blanche. L’autre, casquette et veste en drap brun sur chemise blanche, pantalon large et grosses chaussures, est vêtu comme tous les paysans de France et d’Italie à la même époque.

Les trois femmes, de trois générations différentes, revêtent des costumes propres à leur âge :

  • La plus âgée, sur l’âne, porte une coiffe (cervega ou couifa) : en toile blanche plus ou moins fine, ce bonnet est constitué d’un fond quasiment rond, froncé et monté sur une passe de largeur variable, bordée d’un étroit tuyauté qui s’étrécit au niveau des oreilles. Les formes se rapprochent des bonnets féminins quotidiens de toutes les régions françaises. Le port de ces coiffes, signe de piété et, plus prosaïquement, protection indispensable contre le froid, le soleil et les travaux salissants, a longtemps subsisté dans le Haut-Var et la Haute-Tinée, dispensant les femmes de laver fréquemment leur chevelure sans eau chaude et eau courante ;
  • Celle qui mène l’âne porte jupe et tablier avec un châle croisé ; elle est coiffée, pour se protéger du soleil et des intempéries, d’un chapeau de paille naturelle à larges bords avec un ruban noir, très proche de la « bérigoule » provençale (il se porte sur une coiffe de lingerie).
  • Enfin, à pied, la plus jeune sans doute, cherche à s’habiller « en bourgeoise » pour ce qui est du haut de la tenue (corsage sans châle).

Costumes de Roure, détail d’une carte postale, Giletta (Nice), fin XIXe-début XXe.
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 4831

Les jupes traditionnelles (coutilhoun) sont courtes (une dizaine de centimètres au dessus de la cheville) contrairement à celles des « dames » qui frôlent le sol. Au dessous, un jupon (gounèla) en tissu raide et épais remplace la tournure qui donne du gonflant aux jupes à la mode de Paris. Le tablier uni (faudiéu) est long, 20 cm environ au-dessus de la jupe, et doté de deux grandes poches. Les deux pointes avant du châle (tartan) se croisent et se rentrent dans la ceinture de la jupe.

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