Le 25 novembre, jeunes filles, sortez vos chapeaux !
À l’occasion de la fête de sainte Catherine d’Alexandrie, vierge et martyre, patronne des jeunes filles à marier, les « catherinettes » sont à l’honneur. Cette tradition, née dans les ateliers de couture parisiens au début du XXe siècle, a donné lieu à des coiffures et chapeaux souvent aussi extravagants que colorés.
L’occasion de mettre en lumière deux remarquables ensembles photographiques récemment entrés dans les collections des Archives Nice Côte d’Azur : une série de portraits des modistes Olga et Irène Grosso primées aux concours de « catherinettes » de L’Éclaireur de Nice (1929-1932), généreusement donnée par leur fils et neveu ; ainsi que des albums des célèbres établissements J. Tiktiner, acteurs majeurs de l’élégance azuréenne et artisans du rayonnement de la mode « Côte d’Azur » dans les années 1960.
Un hommage à toutes ces petites mains qui œuvraient dans l’ombre des élégantes de la Riviera au XXe siècle… et à la petite Catherinette des Archives !
Nice et le monde de la mode
Alors que le prêt-à-porter n’existe pas encore, Nice fourmille de couturières, modistes, lingères et brodeuses. Des ateliers familiaux aux grandes maisons de couture du centre-ville, toute une économie de la mode s’organise pour répondre aux attentes d’une clientèle locale et surtout des exigeantes et fortunées hivernantes puis estivantes. Les vêtements sont alors confectionnés sur mesure, faisant vivre un important réseau d’artisanes et d’ouvrières dont le savoir-faire contribue au rayonnement de l’élégance azuréenne.
Des maisons de couture renommées
À Nice, l’industrie de la mode se concentre principalement autour du Jardin public (auj. Albert-Ier), sur le quai Masséna, lieu de promenade des élégantes. Les maisons de couture ouvrent donc leurs vitrines sur les avenues de Verdun et de Suède, les rues Honoré-Sauvan (auj. Masséna), Gustave-V et Paradis, au cœur du quartier aujourd’hui surnommé le « Carré d’Or » de Nice.
Dans les années 1920, la ville compte plusieurs dizaines de maisons de couture et de modistes. Durant l’entre-deux-guerres, le quartier accueille d’autres établissements réputés, comme l’atelier « Giraud » et la maison « Jane » de L. Cessens, installés rue Paradis, ou encore la maison de haute couture « Marie-Thérèse », avenue de Verdun.
L’élégante avenue Masséna [de Verdun] vers 1909, carte postale Neurdein (Paris)
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 755
Création de la maison « Mercorelli », 9 rue Honoré-Sauvan [act. rue Masséna]
L’Éclaireur du dimanche, 14 décembre 1924
Les grandes enseignes parisiennes participent également à cet essor en ouvrant des succursales sur la Côte d’Azur. Ainsi, la maison Laferrière s’installe place du Jardin-Public entre 1905 et 1908. Elle est bientôt remplacée par la prestigieuse maison de haute couture Callot Sœurs, dont l’établissement niçois complète un réseau de succursales implantées à Biarritz, Trouville, Londres ou encore Buenos Aires.
Toutes ces maisons contribuent à faire de Nice l’un des principaux centres de la mode et de l’élégance hivernale sur la Riviera.
La maison de haute couture « Gaby », place Magenta, 1975
Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1975/3900 (fonds du service photographique municipal)
Les établissements J. Tiktiner
Parmi les acteurs majeurs de la mode azuréenne de l’après-guerre figurent les établissements J. Tiktiner, fondés à Nice en 1954 par Moïse (dit Maurice) Tiktiner et sa sœur Dina Tiktiner. Issus d’une famille de commerçants-bonnetiers originaires d’Ukraine et installés à Nice au début du XXe siècle, les Tiktiner s’inscrivent dans une longue tradition familiale liée au textile et à l’habillement. Avant même la Seconde Guerre mondiale, Maurice Tiktiner avait développé une première activité dans ce secteur avec la société « Sportmer » à Juan-les-Pins.
À la fin des années 1950, Dina Tiktiner (1918-2001), aux côtés de son époux Henri Viterbo (1920-2008), alors président de la Fédération française du vêtement, participe au lancement de la marque « Texmer ». Inspirées par l’art de vivre méditerranéen, ses créations se distinguent par leurs couleurs lumineuses, leurs imprimés évocateurs de la Côte d’Azur et leur élégance décontractée. L’entreprise s’appuie sur plusieurs ateliers niçois, complétés par un réseau de couturières travaillant à domicile, tandis que ses collections sont commercialisées, notamment, avenue de Verdun et rue Emma-et-Philippe-Tiranty. Diffusées bien au-delà de la Riviera, les créations Tiktiner connaissent un rayonnement international et sont distribuées en Europe, aux États-Unis et jusqu’au Japon, contribuant à faire de Nice l’un des pôles de la mode balnéaire et de loisirs de la seconde moitié du XXe siècle.
La maison Dana
Reportage en novembre 1978 dans les locaux de l’entreprise, au 10 avenue des Fleurs – le bâtiment a été démoli et remplacé en 1988 par un immeuble d’habitation.
Les grands magasins de « l’Avenue »
À la Belle Époque puis durant l’entre-deux-guerres, l’avenue de la Gare, devenue avenue de la Victoire puis avenue Jean-Médecin, s’impose comme le cœur commerçant de Nice. Sur le modèle des grands magasins des Grands Boulevards parisiens, mais aussi de Londres ou de Bruxelles, elle concentre de vastes enseignes destinées à une clientèle bourgeoise locale et hivernante.
Détail de l’entrée des « Dames de France » sur l’avenue de la Victoire (1922). Dessin de l’architecte Jules Febvre
Archives Nice Côte d’Azur, 2 T 315/377 n° 6
Parmi les établissements emblématiques figure « Aux Dames de France », installé de 1903 à 1919 au 56 avenue de la Gare, à l’angle de la rue de Paris. La société Paris-France lui succède et fait édifier en 1920 un important immeuble commercial à l’angle de l’avenue de la Victoire et de la rue de Paris, sous l’enseigne « Au Nom des Dames » (auj. occupé par l’enseigne de sport JD).
D’autres enseignes prestigieuses contribuent à l’animation de cette artère commerçante : les Galeries Lafayette, installées sous les arcades de la place Masséna, au début de l’avenue, ou encore À la Riviera, élégant grand magasin du 46 avenue de la Victoire (auj. occupé par la FNAC), face à l’église Notre-Dame, « maison universelle où la femme trouve tout ce qu’elle désire ».
Salariat féminin et mouvements sociaux
Derrière les vitrines des maisons de couture, des ateliers et des grands magasins se déploie tout un univers professionnel essentiellement féminin. Lingères, culottières, giletières, couturières, retoucheuses, modistes, commises, vendeuses ou encore livreuses contribuent largement au rayonnement de l’élégance azuréenne. Ces travailleuses évoluent principalement dans les quartiers neufs de la ville, entre le Paillon et la voie ferrée, autour de l’actuelle avenue Jean-Médecin, alors considérés comme le domaine des hivernants et du commerce de luxe. C’est dans ce milieu, fortement marqué par la présence de jeunes femmes célibataires, que la tradition des catherinettes trouve à Nice un terrain particulièrement favorable.
Leur quotidien nous est connu grâce aux témoignages recueillis dans les années 1980 par les étudiants de l’ethnologue Jean Poirier : les Italiennes Marie-Angèle et Virginie, culottières à domicile, Yvonne Esnault, couturière aux Galeries Lafayette entre 1912 et 1924, Rose Bregliano, couturière chez « Jurrès » boulevard Victor-Hugo entre 1918 et 1926, Lucie Pedroli, ouvrière lingère dans une maison de couture entre 1919 et 1925, Jeanne Martin, apprentie couturière chez « Berthet » en 1924, Albertine Ravel, couturière en fourrure, Marguerite Bergesio, couturière dans une grande maison puis à domicile, Jeannette Lambert, fidèle pendant cinquante-quatre ans à la maison « Thomas », Marcelle Toselli couturière dans un grand atelier à Nice, ou encore Margaride de Beaulieu, livreuse à la fin des années 1920, évoquent le travail exigeant de ces « petites mains ».
Ce monde de la mode n’échappe pas aux tensions sociales de son époque. Lors des grèves du Front populaire en 1936, les employées des grands magasins niçois rejoignent le mouvement et participent, notamment, à l’occupation des « Galeries Lafayette ». Cet épisode témoigne de l’importance croissante du salariat féminin dans le commerce et l’industrie de la mode, bien loin de l’image légère et insouciante souvent associée aux midinettes.
Les grévistes de la « Riviera », cliché Charles Laugier, printemps 1936
Archives Nice Côte d’Azur, 3 Fi 9/56
La formation professionnelle
L’importance de l’industrie de la mode à Nice favorise le développement d’une formation professionnelle spécialisée. L’œuvre Saint-Vincent-de-Paul ouvre des cours de couture en 1949, tandis que l’Éducation nationale crée en 1952, rue Auguste-Renoir, un centre d’apprentissage de la couture, aujourd’hui lycée professionnel Magnan.
Ces établissements forment les nombreuses ouvrières et employées nécessaires à la fabrication de la mode azuréenne… avant que les délocalisations et l’industrialisation du prêt-à-porter ne fassent disparaître ces métiers.
L’invention des catherinettes
De la vierge martyre aux midinettes parisiennes
Patronne des jeunes filles depuis le Moyen Âge, sainte Catherine d’Alexandrie est progressivement adoptée par les métiers de la couture, de la mode et de la chapellerie. À Paris, dans les ateliers du Sentier, les ouvrières célibataires de vingt-cinq ans prennent, au début du XXe siècle, l’habitude de fleurir la statue de leur patronne située à l’angle des rues de Cléry et Poissonnière. Pour l’occasion, elles rivalisent d’imagination en arborant tenues et chapeaux spectaculaires, parfois extravagants.
Ces jeunes ouvrières de la mode, surnommées les « midinettes », deviennent l’un des symboles du Paris de la Belle Époque. La figure gagne rapidement Nice où les métiers de la couture et de la mode sont particulièrement présents. Le char carnavalesque « Midinettes et Minuinettes », présenté en 1911, témoigne de la popularité locale de cet imaginaire féminin mêlant élégance, jeunesse et fantaisie.
Char Midinettes et Minuinettes ou La Grève des couturières, 1911
Bibliothèque de Cessole, fonds Spagnol
Les catherinettes à la mode niçoise
À la fin des années 1920, la « tradition » des catherinettes gagne Nice – dont l’héroïne légendaire, Catherine Ségurane, porte d’ailleurs le prénom de la sainte patronne – grâce à l’implication des maisons de couture et des grands magasins. La presse locale accompagne le mouvement : L’Éclaireur de Nice organise à partir de 1924 des concours récompensant les chapeaux et costumes en papier les plus originaux. Le quotidien n’en est pas à son coup d’essai : déjà à l’origine de la renaissance des fêtes des Mai en 1907, il s’était alors appuyé sur ces mêmes milieux féminins gravitant autour des métiers de la mode, secteur particulièrement dynamique de la cité.
Sainte Catherine 1924 : les catherinettes de chez « Mercorelli ».
L’Éclaireur du dimanche, 30 novembre 1924
Henri Viterbo couronnant une catherinette de chez Tiktiner, [1964-1968]
Archives Nice Côte d’Azur, 34 Fi 3
Henri Viterbo couronnant une catherinette de chez Tiktiner, [1964-1965]
Archives Nice Côte d’Azur, 34 Fi 4






















