1936 : de l’usine à la plage

Les congés payés restent l’un des symboles les plus marquants des avancées sociales de l’été 1936.

Cette mesure s’impose durablement : elle est même la seule réforme du Front populaire que le régime de Vichy ne remettra pas en cause.

Cependant, contrairement à une idée répandue, le Front populaire n’a pas totalement inventé les congés payés en France. Dès le début du XXᵉ siècle, certains salariés en bénéficiaient déjà. Par exemple, les employés du métro parisien obtiennent 10 jours de congés payés dès 1905, puis jusqu’à trois semaines après la Première Guerre mondiale. À Paris encore, les couturières décrochent en 1923 le droit à 10 jours de congés payés par an.

La loi de 1936 généralise donc un droit encore réservé à quelques professions et le transforme en une véritable conquête sociale pour l’ensemble des travailleurs.

Le Front populaire : victoire électorale et explosion sociale

Les élections législatives d’avril-mai 1936 marquent un tournant politique, à Nice comme dans toute la France. Elles voient une forte progression de la gauche, symbolisée localement par l’élection du candidat communiste Virgile Barel (1889-1979), un instituteur originaire de Drap, qui l’emporte au second tour face au docteur Vidal-Revel. À Cannes, son camarade Henri Pourtalet est lui aussi élu député.

Ce succès s’inscrit dans une évolution déjà perceptible depuis le début des années 1930. Les partis politiques, notamment communiste et socialiste, gagnent en influence et s’affirment de plus en plus lors des élections municipales, en présentant leurs propres listes face aux équipes traditionnelles de notables.

Toutefois, Jean Médecin (1890-1965), maire de Nice et déjà député de la XVᵉ législature (1932-1936), conserve son siège dans la première circonscription des Alpes-Maritimes, élu dès le premier tour avec 10 837 voix (60,8 %), loin devant le communiste Albert Robini (4 430 voix soit 24,8 %). Quant à la deuxième circonscription, elle reste aux mains de Léon Baréty (1883-1971), élu depuis 1919.

Victoire du Front Populaire : meeting du parti communiste au Palais des fêtes. Photographie Charles Laugier (Nice), 1936
Archives Nice Côte d’Azur, 3 Fi 9/18

Virgile Barel

C’est dans les quartiers populaires et industrieux de Saint-Roch et de Riquier que le communiste Virgile Barel avait réalisé, à l’occasion des élections cantonales de 1934 et municipales de 1935 ses meilleures scores.

Et c’est dans cette troisième circonscription de Nice qu’il est élu député du Front populaire l’année suivante. De 1936 à 1939, il s’attache notamment au développement du tourisme populaire.

Victoire du Front Populaire : défilé du Parti Communiste, section Nice-Saint-Roch. Photographie Charles Laugier (Nice), 1936.
Archives Nice Côte d’Azur, 3 Fi 9/16

Drap : place Georges-Clemenceau avec la permanence du parti communiste français. Carte postale Arnulf (Drap) – La Cigogne (Nice), [1945-1965]
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 7176/2

À partir d’octobre 1939, après la signature du pacte germano-soviétique, les militants communistes sont considérés comme suspects et de nombreux responsables sont arrêtés et internés, à l’instar de l’instituteur Célestin Freinet, installé à Vence. Les députés Virgile Barel et Henri Pourtalet sont déchus de leur mandat en février 1940.

À la Libération, ces personnalités retrouvent un rôle public. Le 20 septembre 1944, Virgile Barel est nommé à la tête de la délégation spéciale de Nice. Un an plus tard, le 21 octobre 1945, les électeurs des Alpes-Maritimes désignent leurs représentants à l’Assemblée constituante : les communistes Virgile Barel, Jean Laurenti et Henri Pourtalet, aux côtés du socialiste Alex Roubert, du radical Émile Hugues et du républicain indépendant Jean Médecin.

Virgile Barel s’éteint à Nice en novembre 1979. En hommage, une partie du boulevard Saint-Roch est rebaptisée à son nom en octobre 1980, sur proposition du conseiller municipal Virgile Pasquetti. Aujourd’hui, une station de la ligne 1 du tramway de Nice porte également son nom, perpétuant ainsi sa mémoire.

Clivages politiques à Nice

À Nice, face à ces nouveaux élus et à leur électorat, s’organise une résistance active contre la montée du « péril communiste ».

À partir de 1934, l’extrême droite gagne en influence avec la ligue des Croix-de-Feu, puis avec le Parti Populaire Français (PPF), fondé en juin 1936. Soutenu par le député-maire Jean Médecin et par le quotidien conservateur L’Éclaireur de Nice (surnommé L’Éclaireur de Koblentz par les communistes), ce mouvement reflète l’inquiétude d’une droite niçoise ébranlée par la victoire du Front populaire.

La première grande réunion du PPF se tient le 12 juillet 1936 au Palais des Fêtes. Rejoint massivement par d’anciens Croix-de-Feu, le parti connaît un essor rapide avec sept sections dans les Alpes-Maritimes, environ 5 000 adhérents à Nice (« fédération A ») et plus de 7 000 à Grasse (« fédération B »).

 

La France en danger

Présentation de l’affiche « La France en danger » par des militants communistes : alerte sur la tenue du meeting du PPF à Nice. Photographie Charles Laugier (Nice), 1936.
Archives Nice Côte d’Azur, 3 Fi 9/39

Les congés payés et la « Crimée française »

La Côte d’Azur s’apprête à découvrir un nouveau phénomène : les premiers vacanciers issus des milieux modestes — employés ou ouvriers — qui voyagent en train (le PLM puis, après 1938, la SNCF et non pas le célèbre « train bleu » de la Compagnie internationale des wagons-lits !), en autocar ou même à vélo.

Au XIXᵉ siècle, les revendications sociales concernaient surtout la réduction du temps de travail (droit au repos). L’idée de véritables vacances, elle, met plus de temps à s’imposer. Léon Blum joue donc un rôle décisif dans l’instauration de ce droit aux vacances : considérant les loisirs comme un moyen d’émancipation, il fait adopter, lors des accords de Matignon, le principe des congés payés. Il confie ensuite à Charles Picquenard, haut fonctionnaire du ministère du Travail, la rédaction du projet de loi.

Ce texte s’appuie sur des propositions déjà étudiées dans les années 1920 et 1930 ainsi que sur des travaux de l’Organisation internationale du travail. Adoptée très largement par la Chambre des députés, puis votée sans modification par le Sénat le 20 juin 1936, la loi entre rapidement en application grâce à des instructions publiées dès le mois d’août.

Pour de nombreux salariés français, cette mesure constitue une véritable révolution. Partir en vacances, aller à la mer ou à la montagne, devient enfin possible — une expérience jusque-là inimaginable pour les classes populaires.

Nice, les plaisirs de la mer

Nice – Les plaisirs de la mer. Carte postale À la Riviera (Nice), années 1930.
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 614 (don Louis Cappatti)

Nice – La Plage du Quai des États-Unis. Le Mont-Boron. Carte postale S.I.C.A. (Nice), années 1930.
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 618 (don Louis Cappatti)

Il faudra toutefois du temps pour que le tourisme populaire s’impose réellement dans le paysage du « tourisme national », encouragé par les professionnels de l’hôtellerie niçoise afin de faire face à la crise des années 1930.

Car la lente émergence d’un tourisme populaire s’inscrit dans les profondes transformations qu’a connues la Côte d’Azur depuis le début du XXᵉ siècle. La Première Guerre mondiale avait déjà mis fin à l’âge d’or de l’aristocratie européenne, qui avait contribué à la renommée de la Promenade des Anglais. La crise économique de 1929 avait ensuite fragilisé les grandes fortunes venues d’Amérique du Nord et du Sud dépenser des sommes folles dans les palaces et les casinos.

De nombreux grands hôtels ferment alors leurs portes ou sont transformés en logement tandis que la petite et moyenne hôtellerie s’adapte en accueillant une clientèle plus large, notamment des couples bourgeois en voyage de noces. Ces visiteurs issus des classes moyennes fortunées viennent profiter des festivités, comme le carnaval de Nice, et immortaliser leur séjour devant des lieux emblématiques, tels que la Jetée-Promenade. Nostalgiques d’un tourisme d’élite fantasmé, ils n’entendent pas se mêler aux « congés payés ».

Ils ne les côtoieront guère car, dans les premiers temps, comme le résume alors le journal communiste Le Cri des travailleurs : « Ouvriers en congé payé, fonctionnaires en vacances, classes moyennes en villégiature, parlementaires au repos » (15 août 1936). Dans les faits, avant les années 1950, peu de bénéficiaires des congés payés partent réellement en vacances. En 1936, les ouvriers et employés ne constituent donc pas encore la cible principale de l’industrie touristique niçoise, même si Virgile Barel imagine déjà faire de la Côte d’Azur une destination accessible à tous, une sorte de « Crimée française ».

Nice, les plaisirs de la mer

Hugon, Roland (1911-1997). Côte d’Azur, Partez PLM. Le pays de votre rêve est au bout de votre nuit. – Paul-Martial (Paris) • avril 1937.
Archives Nice Côte d’Azur, 7 Fi 36

Nice – Promenade des Anglais et Jetée-Promenade. Carte postale Munier Monluet (Nice) • [ca 1940]
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 135 (don Louis Cappatti)

Nice – La Promenade des Anglais et le Palais de la Jetée. Carte postale, années 1930.
Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 856

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