L’usine à gaz de Nice (1853-1977)

Il y a soixante-dix ans, en 1953, au temps des Trente Glorieuses, l’usine à gaz de Nice fêtait son centenaire. Vingt-cinq ans plus tard, l’usine était démantelée laissant place à de grands projets urbains.

C’est en 1854 que les Niçois avaient vu s’allumer les premiers réverbères à gaz, alimentés par l’usine Marchessaux, du nom de son directeur, gazomètre implanté par la Compagnie Lebon sur la route de Turin.

Aujourd’hui, la forme urbaine des quartiers Est de Nice conserve l’empreinte de plus d’un siècle d’entreprises industrielles et de casernements militaires. Mais les plus jeunes, qui fréquentent le campus de Saint-Jean-d’Angély ou les tennis Vauban, ont oublié l’usine à gaz. 

De la Compagnie du Gaz de Nice à Gaz de France

Aux origines de la Compagnie du Gaz de Nice, on trouve la Compagnie Lebon dont l’histoire commence dans les années 1840 lorsque le Dieppois Charles Louis André Lebon (1799-1877) obtient diverses concessions d’éclairage public en France, en Espagne, en Algérie, en Egypte…

Devenu concessionnaire de l’éclairage au gaz de la ville de Nice en juillet 1851, il vend sa société à un groupement de négociants niçois en septembre 1858. Devenue société anonyme d’éclairage et de chauffage par le gaz après l’Annexion, la compagnie devient en mars 1894 société du Gaz et de l’Electricité de Nice (SGEN). Dirigée par les ingénieurs Léger Marchessaux (1815-1881), puis Joseph Durandy (1834-1912), et, enfin, par le comte Albert Gautier-Vignal (1854-1939), la société implante ses bureaux dans un bel immeuble de la rue Lamartine. En 1931, la SGEN s’allie avec la société marseillaise Énergie électrique du littoral méditerranéen (EELM), les deux étant absorbées en 1946 par Gaz de France.

Joseph Durandy tirant les ficelles des concessions niçoises. Supplément de La Socca, journal satirique, 1894.
Bibliothèque du chevalier de Cessole

L’immeuble de la rue Lamartine. Cliché Ville de Nice, Christophe Prédal

Eclairer les rues de Nice

Dès la signature du traité de concession, la compagnie Lebon implante dans le quartier Saint-Roch, légèrement à l’écart du centre-ville, l’usine destinée à fabriquer le gaz de ville à partir de la distillation de la houille – et ce malgré la vive opposition des riverains, dont les administrateurs de l’hôpital Sainte-Croix, voisin de l’installation, entre la future avenue de la République et le futur boulevard Risso.

En janvier 1850, Lebon fils était venu à Nice examiner l’emplacement du gazomètre. Les conseils municipaux des 22 mars et 18 mai 1852 valident l’emplacement choisi pour la construction de l’usine à gaz. L’autorisation définitive de construction est accordée en août, les fondations creusées en octobre 1852. En septembre 1853, les badauds assistent au débarquement au port de Nice, par le navire anglais Elider en provenance de Glasgow, de tuyaux en fonte et de houille pour l’usine à gaz de Nice tandis que le bateau à vapeur de Marseille livre le complément de candélabres pour l’éclairage de la ville. Avant la fin de l’année, les Niçois voient s’élever les cheminées de « l’usine Marchessaux » qui s’installe ainsi dans le paysage urbain.

 

Rixe sous les réverbères à gaz de la place Masséna : La fin d’une réunion électorale à Nice. Le Journal illustré, 26 septembre 1885.

Entre 1861 et 1879, Léger Marchessaux multiplie les demandes de branchements au gaz dans les rues de Nice. La ville s’est agrandie : on installe l’éclairage au gaz sur la colline de Cimiez, nouveau lieu de résidence des notables niçois et des hivernants fortunés, durant l’hiver 1881-1882. À l’aube de la Troisième République, le centre-ville et les grands équipements sont donc enfin dotés d’un éclairage public au gaz.

Chauffer les Niçois

Avec le deuxième traité de concession, conclu sous la municipalité Borriglione, la société du Gaz ne doit plus seulement éclairer la ville mais aussi chauffer ses habitants, dont les attentes en matière de confort n’ont cessé de se préciser au cours du siècle. Dans une ville qui attire, en plein hiver, l’aristocratie et la ploutocratie d’Europe et d’Amérique, le défi est de taille.

L’usine primitive est tout d’abord agrandie, avec non plus un mais quatre gazomètres au sud de la voie de chemin de fer. Puis, en 1883, son nouveau directeur, Charles Pot, entreprend de construire une nouvelle usine au nord de la voie ferrée, communiquant par un souterrain avec l’emprise ancienne. L’usine est endommagée durant le tremblement de terre de 1887.

Arrivée du charbon depuis le port de Nice, Le Génie civil, 3 juin 1911

Dans le cadre du troisième traité de concession, entre 1904 et 1913, sous la direction de l’ingénieur Armand Dieudé-Defly, l’usine s’agrandit encore sur la route de Turin ; logements et ateliers se déploient sur la route de la Corniche. Après la guerre de 1914, l’ensemble dit de l’usine à gaz s’étend donc des deux côtés de la voie de chemin de fer Paris-Lyon-Marseille, bordé par la route de Turin à l’ouest, la route de la Corniche [avenue des Diables-bleus] au sud, le chemin de Roquebillière à l’est et l’avenue des Mandariniers [rue Maréchal-Vauban] au nord, autour de deux gigantesques gazomètres (et plusieurs petits) et d’un immense parc à charbon. Les personnels et leur famille sont logés autour du site : ouvriers gaziers, dessinateurs, contremaîtres, ingénieurs et même le directeur de l’usine. Le transport du charbon depuis le port bénéficie également en 1909-1911 d’innovations (grues électriques à portique roulant, « wagon Birlé ») pour remplacer les tombereaux à chevaux.

Plan parcellaire joint au traité de concession de 1923 (Archives Nice Côte d’Azur, 1 O 206)

Ne pas polluer

Dans l’entre-deux guerres, une nouvelle contrainte, environnementale, vient s’imposer au concessionnaire, gestionnaire d’un établissement « dangereux, insalubre et incommode » : alors que la population niçoise n’a cessé de croître , le corps social s’insurge désormais contre la pollution de l’air.

Les eaux

Le risque de pollution des eaux est connu dès la fin du Second Empire. La proximité des gazomètres avec les nappes phréatiques nécessite une surveillance constante du génie civil, le remplacement des gazomètres obsolètes par des citernes en tôle ou en maçonnerie. Dès 1878, les plus anciens gazomètres s’étaient fissurés ; le tremblement de terre de 1887 est venu sérieusement endommager l’un d’eux ; les citernes à ammoniaque suintent… Les experts mandatés par le tribunal civil constatent ainsi, entre 1869 et 1894, dans les barillets, syphons et conduites d’eau, la présence de cyanure, sulfocyanure, hydrogène sulfuré, acide carbonique et goudrons, rendant l’eau impropre à la consommation dans les puits des riverains des routes de Gênes et de Turin.

La présence de l’usine à gaz induit donc la transformation du quartier dans les années 1880 en zone industrielle (dépotoir des immondices de la Ville, fabriques de graisse, tanneries, distillateurs, fabriques de savon…) tandis que le lit du Paillon devient « le réceptacle de tous les immondices des riverains ».

 

L’air

Le nouveau maire de Nice, Jean Médecin (1890-1965), élu en décembre 1928, se trouve confronté à trois questions préoccupantes en matière d’hygiène : l’extension de la distribution d’eau jusqu’aux limites de la commune, l’assainissement des quartiers suburbains et celui de la baie des Anges (indispensable pour promouvoir le tourisme estival !) et enfin la suppression des fumées. Sur les conseils de Vincent Arnaud (1861-1929), ancien directeur des services techniques de la Ville et ancien président et administrateur-délégué des Tramways niçois, la Ville recrute comme directeur général des services techniques le polytechnicien Marcel Kirchner (1893-1948), ingénieur des Pont-et-Chaussées (X 1911), en juillet 1931.

Les projets de développement urbain portés par la nouvelle municipalité, avec le grand chantier de couverture du Paillon entre la place d’Armes et la place Risso, réserve foncière pour le futur palais des Expositions, tandis que le quartier se densifie, accueille des immeubles d’habitation (comme le Palais de l’Esplanade), de nombreuses écoles et casernes semblent incompatibles avec le maintien de l’usine à gaz ; le comité d’intérêt général de Saint-Roch fait d’ailleurs valoir le risque d’une catastrophe industrielle, invoquant le précédent de l’explosion du gazomètre de Pittsburgh en janvier 1928.

Portrait de Jean Médecin, photographie Ramalli parue dans L‘Eclaireur du dimanche, 9 décembre 1928

A cette époque, la SGEN (Société du Gaz et de l’Electricité de Nice) exploite une usine à gaz vieillissante incapable de faire face à l’incroyable expansion de la ville et à la hausse des besoins en énergie qui contraint les gaziers à intensifier leur production. Pour faire face aux besoins en gaz toujours croissants, la SGEN dépose donc en 1931 un projet d’extension et de modernisation, procédant à plusieurs acquisitions dans le quartier Saint-Roch autour de l’implantation d’origine. L’enquête de commodo et incommodo donne lieu à de très nombreuses et véhémentes protestations du voisinage, du comité d’intérêt général du quartier de Saint-Roch, de la fédération des syndicats d’initiative, des comités de quartier de Nice-Est, invoquant la pollution de l’air : fumées et escarbilles, émanations et poussières ainsi que les déversements d’eaux résiduaires malodorantes dans le fossé longeant le chemin de Roquebillière.

Saint-Roch, les casernes, Carte postale Frédéric Laugier, première moitié XXe, Archives Nice Côte d’Azur, 10 Fi 117
En arrière-plan, les gazomètres et les cheminées de l’usine thermoélectrique Risso.

Demande de la société coopérative de l’Esplanade pour construire un immeuble, à l’angle de la rue de la République (place Risso) et de la rue Thaon-de-Revel. Façade sur la rue Thaon-de-Revel, 1928 (Archives Nice Côte d’Azur, 2 T 529/849 n° 1)

Le commissaire enquêteur objecte pour sa part que, lorsque l’usine à gaz s’est implantée, c’était « dans un quartier alors de pleine banlieue et dans des conditions d’isolement de l’agglomération plus que suffisante » et que « la société actuelle ne saurait être mise en cause si du fait du développement extraordinairement rapide de la cité ce qui était autrefois une zone de jardin et de culture maraîchère s’est peuplée d’immeubles importants qui à l’heure actuelle entourent étroitement l’enceinte primitive ».

Pour résoudre l’impossible équation, le tout nouveau directeur des services techniques municipaux Kirchner demande donc en juillet 1931 à son concessionnaire de « mettre rapidement à l’étude le projet d’installation d’une usine à gaz modèle comportant les derniers perfectionnements de l’industrie de l’espèce ». Face à lui, un autre ingénieur des Pont-et-Chaussées, Georges Combet (X 1914) qui va mener au nom de la SGEN, « en [s’]entourant des avis et des spécialistes les plus avertis », une étude dont il communique les résultats à son camarade Kirchner dès mars 1933. Poursuivant l’utopie des ingénieurs du XXe siècle, Combet tente de créer une usine modèle « sans fumée ».

La piste d’un déplacement de l’usine actuelle sur un terrain neuf est écartée, les terrains envisagés à l’ouest (Bois-de-Boulogne, Lingostière) ou à l’est de Nice (terrain Fulconis à l’Ariane sur la commune de La Trinité, dans la vallée du Paillon), étant trop éloignés du port de Nice par où transite le coke nécessaire à la fabrication du gaz. Combet étudie donc la rénovation complète de l’usine sur son emplacement actuel et dresse les plans « d’une usine établie d’après les conceptions les plus modernes d’une puissance journalière d’émission de 200 000 m3 ». L’usine nouvelle sera caractérisée notamment par le système de fours, à cornue verticale et à distillation continue, et par les gazogènes de type indépendant dit Marischka. La modernisation de l’outil de production est conduite par les directeurs de l’usine, les centraliens Jean Doumeyrou puis Charles Peirani, son ancien adjoint. Le projet est entériné par un avenant au traité de concession signé le 11 février 1934 et, pour construire cette usine modèle, Combet fait appel à l’architecte marseillais Jean Laffitte (1899-1970). En 1937, alors que la sensibilité environnementale a encore augmenté et que les quartiers Est de Nice ne cessent de s’urbaniser , la SGEN se vante d’avoir, grâce aux travaux autorisés par arrêté préfectoral du 9 mars 1935, une « usine sans fumée ».

L’usine fête en 1953 son cinquantenaire, accueillant pour l’occasion à Nice, à l’initiative de Combet, devenu directeur de Gaz de France, le congrès de l’association technique du Gaz. La plaquette de prestige éditée à cette occasion présente un équipement répondant aux principes d’Esthétique industrielle qu’il défend, convergence entre optimisation économique et rationalisation esthétique.

Manutention du criblage du coke, reportage d’A. Delahaye pour le centenaire de l’usine à gaz de Nice, 1953 (Bibliothèque du chevalier de Cessole)

En 1962, l’usine à gaz de Nice abandonne l’utilisation de la houille. Durant quinze ans, le gaz domestique sera fabriqué à partir d’un distillat léger, sous-produit du pétrole du Sahara.

L’usine à gaz en 1971, cliché Ville de Nice. Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1971/2412

Vue aérienne du site de l’usine à gaz en 1972, cliché Ville de Nice. Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1972/3604 

Les sols

Les installations de l’usine sont démantelées en 1977 et les 52 000 m² de terrains gérés par Gaz de France restitués à la Ville de Nice.

Vue aérienne du site de l’usine à gaz en 1972, cliché Ville de Nice. Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1972/3605

L’usine à gaz a fortement pollué les sous-sols et le démantèlement induit plus de cinq hectares de terrains à dépolluer à l’Est de la ville. À l’issue des diagnostics menés à la demande du ministère de l’Environnement à partir de 1996, les cuves à goudrons et à eaux ammoniacales ont été vidangées, nettoyées et remblayées avec des matériaux sains. Au total, fin 2005, 954 tonnes d’eau souillées,1 455 tonnes de goudrons et 662 tonnes de remblais avaient été détruites en incinération tout comme ; 13 400 tonnes de terres polluées avaient été traitées par désorption thermique hors site.

Parmi les usages retenus pour les terrains Sud : un gymnase, une voie de bus, une gare routière, des voiries ; pour la partie Nord : une voie de tramway, une voie de bus et une antenne de l’Université avec parkings.

Dès 1981, sur initiative du député Charles Ehrmann, les terrains de tennis Vauban sont inaugurés.

Place à la nostalgie avec l’écrivain niçois Louis Nucera qui regrette dans Avenue des Diables-Bleus (1979) : « l’usine à gaz avec ses montagnes de coke, de gazomètres… ses cheminées, ses poussières, sa crasse ».

Pour en savoir plus

  • Le site officiel de GRDF
  • Duvigneau, Marion, « La Compagnie du Gaz et d’Électricité à Nice.
    Capitalisme, énergie et développement urbain (1846-1946) », Actes du colloque L’électrification des Alpes-Maritimes et du littoral méditerranéen (19e-21e siècles). Nice, mai 2023, Nice : Archives départementales des Alpes-Maritimes, 2023.
  • Williot, Jean-Pierre (dir. avec Serge Paquier), L’industrie du gaz en Europe aux XIXe et XXe siècles. L’innovation entre marchés privés et collectivités publiques, Bruxelles : Peter Lang, Euroclio, 2005.
  • Williot, Jean-Pierre, « L’énergie gazière et l’environnement urbain en Europe au XIXe siècle », Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe [en ligne].